Bye.

Une image extraite de la série « Dans le noir » de Safia Nolin.

Un soir très tard, je suis tombée sur cette série de vidéos réalisées par la chanteuse québécoise folk Safia Nolin pour son album « Dans le noir ». Le projet est un mélange d’images d’enfance tournées en super-8 par sa mère (comme dans la chanson 1998) et de vidéos prises à l’iPhone entre la France et le Québec. On y voit des scènes toutes simples du quotidien, un voyage en avion, des trains, des rues, des dîners entre amis, des ciels, des bouts de dessins animés, des tatouages, des guitares et des conversations sur Skype. C’est un tourbillon d’intimité hypnotisant, sur fond de guitares et de la voix si belle de Safia Nolin. Les images les plus touchantes mettent en scène son ex-compagne, la chanteuse Pomme, dans tous ces moments « entre », sans histoires, des instants de rien du tout qui font qu’un couple est un couple. Dans « Claire« , par exemple, on voit Pomme marcher de dos et quitter, tous les jours, des maisons, des rues et des chemins.

La série de vidéos est si intime, si personnelle, et les images si bien agencées que je les imaginerais bien être présentées dans une galerie d’art de Chelsea. Ces vidéos méritent un white cube, un écrin qui leur rendrait vraiment justice. Je n’ai pas beaucoup d’objectivité car j’aime Safia Nolin d’amour, pour des raisons aussi évidentes que diverses : elle est grunge, elle aime Nirvana et sans doute Hole (on l’entend bien dans Miroir), elle écrit bien, elle a l’intensité musicale de PJ Harvey, elle aime les filles, elle vit entre la France et le Québec et cette admiration ne cesse de s’amplifier d’autant plus que dans son dernier clip, elle se filme nue. Celle qui offre son corps opulent à la face du monde comme le chef d’oeuvre qu’elle est dit des choses aussi essentielles que « il n’y a pas de maison« . Elle est pour moi une artiste totale, car dans ce déshabillage elle dit tout : qu’il n’y a rien d’autre. Il n’y a rien d’autre que l’art.

Comme on quitte la Drôme pour une durée probablement très longue, j’ai eu envie de pousser la chansonnette, pour dire au revoir moi aussi. Adieu, au revoir, bye, la beauté, les montagnes et le temps. On reviendra.

Corps diplomatiques

Nous avons roulé vers le Mas de Libian, en Ardèche, sans savoir où l’on mettrait les pieds. J’avais lu le portrait d’Hélène Thibon dans Grandeur nature, d’Evelyne Malnice (éd. Dunod, 2018) et quelque chose, dans le discours, dans le geste, dans l’élégance de l’étiquette, m’attirait instinctivement. 

Grandeur nature, Evelyne Malnice, éd. Dunod, 2018.

« Vous quittez le département de la Drôme. Au revoir et à bientôt » nous dit le panneau, avant le pont blanc qui enjambe le Rhône. « Vous êtes en Ardèche, bienvenue ! » nous indique celui sur l’autre rive. À l’extrémité est du département, le paysage est plutôt plat, et les cépages sont ceux du Rhône sud : Grenache + Mourvèdre + Syrah + Counoise + Vaccarèse.  À tous égards, le dépaysement n’est pas total. Le vrai choc, le vrai voyage, commencera quelques minutes plus tard, quand, à peine garés dans l’entrée du Mas, cinq chiens foufous nous accueillent avec des aboiements de bienvenue. « Celui-ci est habitué à garder les troupeaux » nous dit Hélène. « Regardez, ils nous entraînent… ». Et voilà notre petite troupe escortée par tous ces joyeux toutous jusqu’à la table où nous installerons notre matériel.

Hélène Thibon au micro de RadioVino.

Les Plaisirs et les Jours

Le Mas de Libian est traversé par une histoire profonde. L’ambiance y est sereine et harmonieuse. La famille d’Hélène y vit depuis 1670, et cette marque du temps se lit dans chaque pierre posée, dans chaque phrase prononcée. Ce paradis ancien, empreint d’une histoire paysanne séculaire, subsiste à la fois par le besoin de se nourrir et l’envie de faire le bien. « Ici, au Mas de Libian, nous sommes quasiment auto-suffisants » commence doucement Hélène Thibon. « Pour survivre, il nous faut peu de choses. Du gras : nous avons les oliviers. Du sucre : nous avons les abeilles. Des fruits et des légumes : nous avons deux immenses potagers. Des céréales et du foin, pour les animaux. Un jardin, pour la beauté. Et la vigne, pour tout le reste. » « C’est tout ? » « C’est tout. » « Mais, vous êtes végétariens ? » « Non, mais nous mangeons de la viande comme des paysans — c’est-à-dire très peu. » 

« Nous mangeons de la viande comme des paysans — c’est-à-dire, très peu. »

Je demande à Hélène ce que cela fait que de vivre, tous les jours de sa vie, dans un tel paradis. « C’est à la fois une chance et une responsabilité » dit-elle en nous emmenant vers ses vignes, cachées derrière une forêt où nous rencontrerons Bambi, le cheval de trait, et Clochette, la petite ânesse dressée pour le travail. « Avant, les paysans luttaient contre la nature car tout était agression. Il n’a pas fallu un siècle à l’humanité pour tout détruire. Désormais, nous sommes passés de l’autre côté : nous avons le devoir de la protéger. Quand nous devons arracher un arbre parce qu’il est malade, on en vient à se poser la question deux fois… Il reste si peu de végétation qu’aujourd’hui, un arbre est un arbre » dit-elle, un filet de mélancolie dans la voix.   

Bambi et Clochette viennent nous saluer.

L’âme des animaux

Hélène Thibon parle de ses animaux avec un respect et une tendresse qui rappelle celle des mères. Elle qui a toujours grandi sur ce domaine semble percevoir intimement la vie psychique de ses animaux, qui le lui rendent bien. « Voici Bambi, avec sa magnifique crinière blonde. Il a perdu son meilleur ami, Nestor, un cheval qui a travaillé longtemps avec nous. Il en a été très affecté, mais depuis que Clochette est là, il est très heureux. Quand l’un va au travail, l’autre braille toute la journée… et vice-versa. Ils sont devenus inséparables. »

Ici, les animaux sont plus que des outils de travail. Chacun d’entre eux a une histoire, une personnalité et une âme. Ils traversent des histoires d’amour, des grandes joies, ont des chagrins et font même des dépressions.

« Nous avions deux oies qui s’aimaient beaucoup », continue Hélène. « Les oies, vous savez, restent en couple toute leur vie. Un jour, un renard a mangé la femelle. Le jars était tellement malheureux qu’il est devenu fou. Il a commencé à piquer son bec contre la fenêtre du salon, comme si, dans le reflet de la vitre, il retrouvait l’image de sa madame (sic). Il était inconsolable ! On lui a présenté une nouvelle oie, mais ça n’a pas marché. Les mariages arrangés, ça ne marche pas. On a fini par le laisser dans un bain, avec une petite glace, pour qu’il se regarde et continue à se raconter des choses douces. Il ne s’en est jamais remis. » 

Hélène et les Mourvèdres.

Défense du pastoralisme

Nous poursuivons la découverte de son domaine, toujours escortés par ses chiens qui nous ouvrent la voie, nous attendent, viennent nous chercher et s’amusent, fiers, à nous présenter leur merveilleux territoire. « Il faut savoir que les animaux veulent faire plaisir à leur maître » nous dit Hélène en parlant de ses chiens. « La relation maître à esclave, c’est toujours voué à l’échec. C’est ce que l’agriculture conventionnelle a imposé à ses animaux. Regardez là où ça nous a menés ! » Le ton monte, la colère avec. Ardente militante du pastoralisme, c’est-à-dire d’une agriculture qui met à égalité, et de manière interdépendante, les animaux, les troupeaux et les lieux exploités, Hélène Thibon estime, par la mise en jeu de son propre corps dans l’exploitation, que les humains sont, en quelque sorte, des animaux au travail comme les autres. Cette diplomatie particulière, où le corps du paysan se met au même niveau que celui des animaux, l’oblige, elle et sa famille, à une intense discipline physique. « Nous n’allons pas au ski, nous ne faisons plus d’équitation. Il n’est pas question de se faire une rupture des ligaments croisés qui nous exclurait des vendanges ! Notre corps est notre outil de travail. »

« Nous n’allons pas au ski, nous ne faisons plus d’équitation. Notre corps est notre outil de travail. »

Tous les animaux, cependant, ne jouissent pas d’une telle aura bienfaitrice : « Ah, les sangliers et la vigne. C’est une grande histoire d’amour ! » s’exclame-t-elle, entre rire et colère. Friands des raisins non-traités, ils ont dévasté maintes et maintes fois ses vignobles. Considérés comme « nuisibles », ils sont en surnombre dans la région en raison des chasses récréatives. Pour s’en débarrasser, les chasseurs lui donnent un sérieux coup de pouce mais, lorsque c’est nécessaire, elle fait appel aux Lieutenants de louveterie : un corps de chasse créé sous François 1er pour aider les paysans à chasser légalement les loups. Aujourd’hui, ces lieutenants sont dépêchés pour tuer renards et marcassins afin de faire partir les mères hors des cultures. Bref, une exploitation agricole, ce n’est pas Disney tous les jours… 

Histoire d’une famille 

Au Mas de Libian, toute la famille est impliquée dans le travail de la vigne et des champs. Sans grande surprise, elle nous confirme que ce sont les femmes qui restent les fortes têtes : « Chez nous, c’est un peu une matriarchie… ». La mère d’Hélène, Jacqueline, cardiologue de formation, a fini par abandonner la médecine pour la vigne, « par amour. Aujourd’hui, elle est devenue quasiment vétérinaire ». Catherine, la soeur d’Hélène, raffole des machines et des tracteurs : c’est elle qui décavaillonne, laboure, chausse et déchausse la vigne avec l’aide de Clochette et Bambi. Mais il n’y a pas que des femmes. Le mari d’Hélène, Alain, ainsi que leur fils, Aurélien, sont aussi de la partie. Le père, Jean-Pierre Thibon, qui lisait Omar Khayyâm à ses filles avant de les endormir (« ou pour nous endormir ! » ajoute Hélène), entre deux vers de Victor Hugo, travaille encore aujourd’hui au Mas de Libian.

Les bottes du grand-père d’Aurélien, Jean-Pierre Thibon dit « Papou », à l’entrée du chai.

C’est d’ailleurs en souvenir d’Omar Khayyâm que la famille Thibon a créé leur cuvée éponyme, « Khayyâm ». Un très bel assemblage Grenache + Mourvèdre + Syrah aux notes légèrement orientales d’épices et de pruneaux, de fruits confits et de bois. « Omar Khayyâm adorait le vin et les femmes ; c’est un poète que j’ai appris à apprécier plus tard. » Le résultat, poétique, se déguste lentement, comme l’est le travail de la vigne, et comme l’est celui des mots, lui qui écrit :

Je posai ma lèvre ardente

sur la lèvre du pichet,

Implorant de sa science

le secret d’éternité.

Mas de Libian
965 Libian
07700 Saint-Marcel-d’Ardèche

Sideways

Les musiciens utilisent le terme « sideproject » lorsque, voulant prendre un peu d’air, ils créent des projets en parallèle de leur groupe. Souvent plus personnels, plus exubérants, cet espace de liberté donne la vraie mesure de ce qu’ils aiment jouer et produire. En-dehors des musiciens, combien de gens ont-ils des sideprojects ? Combien existe-t-il de coiffeuses-peintres, de taxis-cinéphiles, de serveurs-écrivains, de concierges-sculpteurs, de professeurs-danseurs-de-tango ? Ce que nous faisons le soir et le week-end, avec une enthousiasme gratuit, débordant, montre bien l’importance existentielle de faire des choses en-dehors 1-du capitalisme 2-de la famille 3-de toute forme d’obligation. Et pour beaucoup, le « sideproject » est, en réalité, le projet.

Le monde du vin n’y échappe pas. Il existe des vignerons qui, par choix ou par manque de moyens, cultivent la vigne et vinifient en « sideproject ». Certains d’entre eux font leurs gammes avec quelques hectares, parfois sur des surfaces très réduites (je pense à Stéphane Lucas et à ses 0,77 hectares), et arrivent, bon an mal an, à sortir quelques bouteilles chaque année. D’autres ont des surfaces plus grandes, mais n’ont pas le loisir de s’y consacrer autant qu’ils le souhaiteraient. 

C’est le cas de Luc de Roeck, du Domaine Fontaine, à Visan. Propriétaire d’un gîte, mais aussi musicien, ex-sculpteur et… agent immobilier à temps partiel, Luc de Roeck est un vigneron très à part. Il nous a reçu par une journée caniculaire d’août sur la terrasse de sa jolie maison, entièrement rénovée par ses soins.   

Vigneron pas-pour-toute-la-vie

Il y a dix ans, Luc de Roeck, d’origine anversoise, visite un vieux corps de ferme à Visan avec sa femme. La maison est à l’abandon. Alors qu’il n’avait jamais fait de vin, la présence des vignes le convainc d’acheter : « On a remarqué qu’il y avait un vignoble en mauvais état derrière la maison. J’ai fait des études d’ingénieur agronome ; j’avais le pouce vert (sic). J’ai toujours été très intéressé par les questions d’écologie, alors, je me suis lancé. » 

Luc de Roeck au micro de RadioVino. Visan, août 2020

« 7 hectos hectares ?
C’est le Chanel du Rhône sud ? »
Un ami souhaitant rester anonyme

Avec un peu moins de 2 hectares qu’il cultive en biodynamie (cornes de vaches exclues), Luc de Roeck produit, avec un rendement de 7 hectos hectares, environ 800 bouteilles par an… dans les bonnes années. « C’est le Chanel du Rhône sud ? » lance, taquin, un ami oenophile en quête de raretés. Quand le mildiou détruit ses vignes, que la météo fait des ravages ou que la vigne est capricieuse, les rendements sont nettement moins importants : entre 200 et 300 bouteilles par an.  

Dans les vignes de Luc de Roeck à Visan. Comme on peut le voir entre les rangs, elles ne sont ni désherbées, ni traitées.

Il faut s’accrocher, donc, pour trouver des bouteilles du Domaine Fontaine dans les restaurants à la mode. Si vous tombez sur un flacon, pas d’hésitation : après 10 ans d’essais, d’erreurs et d’expériences, le résultat est là. L’habituelle puissance du Grenache est travaillée de manière très délicate, aérienne. Le 2016 avait un surprenant nez de cannelle, avec des tannins soyeux. Le 2014, à la couleur framboisée, se croquait comme une petite fraise bien poivrée. « Envisagez-vous un jour d’arrêter de faire du vin ? » demande Laurent, au micro de RadioVino. « Peut-être… » répond Luc de Roeck. « Il ne faut pas trop s’attacher aux choses » ajoute-t-il, un brin philosophe.  

Deux cuvées du Domaine Fontaine : 2015 et 2016. Les étiquettes ont été peintes par la fille de Luc, l’artiste belge Fleur de Roeck.

Un rêve d’enfant 

Le vigneron Olivier Trombetta, lui, a une histoire un peu différente. Son domaine, « Le Cri de l’Araignée », à Sainte-Cécile-les-Vignes (Côtes-du-Rhône) jouit déjà d’une solide réputation. On trouve ses cuvées aux cartes des étoilés, et son nom circule largement dans le petit monde des vins nature. Avec six hectares de vignes, il n’est pas ce qu’on peut appeler un outsider. Mais l’économie de la vigne, fragile et incertaine, ne suffit pas toujours à en vivre. 

En semaine, donc, Olivier Trombetta gère un domaine à Sainte-Cécile-les-Vignes en tant que salarié. Le soir, le week-end, en vacances et dès qu’il le peut, il se rend sur ses terres. Ses cuvées, qu’il signe avec son associé Philippe Mayoud, restent pour l’instant son « sideprojet », en attendant de devenir son activité principale : « On a commencé tout petit, avec 2,5 hectares. C’est pour ça qu’on s’est appelé deux de nos cuvées « Les Grands Enfants ». Faire du vin pour nous-mêmes, c’était un rêve d’enfant ! » dit-il avec un sourire.  « À terme, on aimerait cultiver 15 hectares, et se diriger vers un petit négoce, mais ce n’est pas pour demain. » 

Olivier Trombetta au micro de RadioVino.

Leur vigne a subi les contrecoups des vendanges difficiles, de la météo capricieuse, des coulures, du mildiou, et tout ce qui peut décourager un vigneron pas convaincu. Pourtant, leur détermination est inébranlable : leurs vins ne reçoivent pas une goutte de pesticide depuis la création du Domaine il y a dix ans, et ils continuent à gagner de nouveaux arachnophiles. 

On a goûté, avec Olivier et Philippe, directement sur les caisses de vin, « Le Cri de l’Araignée », cuvée Taiut 2018 (Carignan/Grenache) : un très beau nez de cerise noire et de chocolat, dont la bouche, aux tannins structurés, nous a donné envie d’en reprendre encore. Première Toile 2018, l’autre cuvée du Cri de l’Araignée (Mourvèdre/Grenache) était plus chaud, avec des tannins assouplis par le moelleux d’un délicieux nez de pruneaux, d’épices et de dattes iraniennes. 

Nous repartons avec un petit carton de bouteilles sous le bras, offert généreusement par Trombetta. Comment ne pas être émus ? Pruine et RadioVino sont aussi nos sideprojects ; et malgré le temps infini qu’ils demandent, c’est pour des moments comme ceux-ci qu’on ne voudrait jamais s’arrêter.

Olivier Trombetta
Le Cri de l’Araignée
711 Chemin des Écoliers

84290 Sainte-Cécile-les-Vignes

Luc de Roeck
Domaine Fontaine
221 Rue de Notre Dame

84820 Visan

Paradis de Gigondas


Henri Matisse, Le Bonheur de vivre, 1905-1906.

Les milieux conservateurs ont horreur du corps. Pour qu’il soit sain, le corps ne doit pas jouir. Et quand ce même corps manifeste son désaccord par un sursaut de vie, par la faim ou le désir, c’est toujours dans la honte. Vite, vite, étancher ces pulsions étranges, n’importe comment, qu’on en finisse. Je pourrais circonscrire cette interdiction au monde anglo-saxon, mais tous les milieux conservateurs sont concernés. Je pense à la BD de Florence Dupré La Tour, Pucelle, publiée chez Dargaud en 2020. Une jeune fille grandit dans une famille Française bien sous tous rapports, privilégiée, catho, coupée du monde. Son corps plein de désirs est corseté dans une pensée de la honte ; tout ce qui vient déranger cet univers forclos (les étrangers, ou l’étrangeté) est condamné, réduit à la haine. C’est un livre très dur, peint à la douceur de l’aquarelle, d’une lucidité impitoyable sur elle-même, sa famille et ses proches.

Et puis, un jour, quelque chose se passe. Une sorte de miracle. Elle dessine, elle peint, elle écrit, elle s’affranchit ; et dans une certaine mesure, elle jouit. « Pucelle » est le récit, en plusieurs volumes, de cette lente émancipation.

Florence Dupré La Tour, Pucelle, éd. Dargaud, 2020.

S’autoriser la jouissance des choses est encore plus fort lorsqu’on l’arrache à l’interdit. Yannick Haenel le dit mieux que moi : « On n’approche son désir qu’en affrontant ce qui l’empêche. » (Je cherche l’Italie, Gallimard, 2015) Ce genre de miracle, heureusement, arrive fréquemment. Prenons la sensualité du vin : un jour, elle vous bouleverse. Vous vous transformez.

Le vin rend lucide

Le vin vient bousculer la réserve. Il est une porte vers un monde aveugle. Il réveille le corps empêché. Il soulève ce que, sobre, on ne peut regarder de face. Pas étonnant que les milieux conservateurs le bannissent. Il rend lucide ; il est même « un art. Et c’est évident que derrière ces mesures hygiéniques, ces présupposés de santé, il y a un projet d’annihilation du goût, une atteinte aux sensations du corps humain » écrit Philippe Sollers dans un article assez drôle, Le vin rend noble. « L’ivresse maîtrisée, ce qui est le cas avec des bons vins, dérange énormément, car l’ivresse est toujours décrite comme un relâchement, un rabaissement. Or être ivre de façon consciente et maîtrisée est dangereux pour tout pouvoir, car on devient réfractaire à toute propagande et idéologie » poursuit Sollers. 

Voilà le vrai problème du plaisir : il rend insoumis. 

Quelques Américains chanceux, et spécialement réveillés, parlent bien de vin. Je pense à Henry James, mais aussi à Jim Harrison, Alice Feiring et bien sûr, Kermit Lynch. Né en 1941, Lynch est un marchand de vin installé à Berkeley, sur la côte ouest. Il a contribué, avec Alice Waters et la bande de « Chez Panisse », à l’invention d’une contre-culture culinaire — contre-culture signifiant, aux États-Unis, de se nourrir de choses saines, à partir de produits frais de la ferme et/ou fraîchement cueillis. La carte des vins qui a accompagné les débuts de Chez Panisse, aux influences provençales, a longtemps été l’oeuvre de Lynch. Il a aussi été le premier à importer les vins français dans des conteneurs réfrigérés afin d’éviter qu’ils ne « cuisent » au détour du Canal du Panama et n’arrivent abîmés aux États-Unis. Mes aventures sur les routes du vin (Payot), publié en 1988, et constamment republié, corrigé et augmenté depuis, est devenu un classique de la littérature oenologique. 

« Quand on arrive en Provence par le nord », écrit Lynch, « il y a un endroit qui vous met immanquablement de bonne humeur, comme par magie. Après Montélimar, l’autoroute traverse une gorge qui l’enserre jusqu’au ras des bas-côtés pour s’ouvrir ensuite sur une vaste plaine couverte de vignes. L’effet est émouvant et euphorisant, comme si l’on vous défaisait un noeud dans la tête. C’est à la fois une libération et un choc intérieur. Votre esprit s’élargit à la mesure du paysage. Peu de temps après, un grand panneau routier vous annonce : VOUS ÊTES EN PROVENCE. »

Les Américains aiment la Provence. Ils l’aiment plus que n’importe quel peuple, plus que les Français eux-mêmes. La Provence est tellement opposée en tous points à l’Amérique (non seulement par sa beauté, mais aussi par son rapport au temps, au travail, à la langueur) qu’elle ne peut être que follement fascinante, à la limite du supportable. Quand on comprend que le Paradis existe, c’est toujours douloureux de réaliser que quelques personnes en profitent mieux que vous. 

Lynch porte ce regard amoureux sur la Provence, mais aussi sur tous les terroirs de France. Avec le même ébahissement émerveillé. Avec toujours cet appétit grandissant de connaître, en passant par ses sens. Il n’est pas naïf. Quand les Français sont cons, il le dit. Quand ils sont pingres, paresseux et bêtes, il le dit aussi. Mais ses plus belles pages sont consacrées à ce qu’il aime par-dessus tout, et ce tout, nous y sommes : c’est la vallée du Rhône. Il aime tellement ce terroir qu’il finira par acheter, en 1998, avec la famille Brunier, des parts d’un beau vignoble de Gigondas, Les Pallières. C’était à 40 km de la maison ; nous sommes allés les voir. 

Une cité joyeuse et agréable

Les premiers échanges commerciaux de Kermit Lynch avec Henri Brunier, du domaine du Vieux-Télégraphe (Châteauneuf-du-Pape), datent de 1976. Il tombe amoureux du millésime 1978 et se lie d’amitié avec Henri et sa femme Maggie, dont il raffole de la cuisine : « Avec Henri Brunier, on se sent tout de suite à l’aise. Il incarne les qualités provençales de chaleur, de gentillesse et de simplicité » écrit-il.  

Le Domaine est posé dans les collines spectaculaires de Gigondas, ponctuées de cyprès, de pins, de genêts, d’oliviers, de buissons couverts de fleurs, d’herbes sauvages qui parfumeront la vigne et de ruines qui attestent déjà du goût des Romains pour ce terroir. Dans la sévère documentation de l’INAO sur l’appellation, on apprend que Gigondas vient de Jocundatis, « cité joyeuse et agréable ». Qui le contesterait ? Tout y est beau, surnaturel de poésie, d’équilibre et de force. Même les couleurs sont saturées et ce jour-là, le ciel était si bleu qu’il faisait mal. 

Ce jour-là, le ciel était si bleu qu’il faisait mal.

C’est Daniel qui nous ouvre, une craie coincée entre les lèvres. C’est jour d’inventaire à la cave des Pallières. Au moment où Lynch publie son livre, Daniel a trente ans. Il est décrit comme ayant « la présence robuste et assurée de son père. (…) Son air espiègle devient de plus en plus évident à mesure qu’il essaie de le diminuer davantage ». (p. 180) Quelques décennies plus tard, Daniel Brunier n’a rien perdu de cette présence robuste et assurée, d’autant plus qu’il est devenu père à son tour. C’est son fils Édouard, présent ce jour-là, qui s’occupe de la vinification. Fin technicien, il répondra avec beaucoup de science à nos questions sur le soufre. 

Édouard et Daniel Brunier, dans leur cave du Domaine des Pallières, à Gigondas, au micro de RadioVino.

Les vins du Domaine des Pallières ne portent pas d’étiquette bio, biodynamie, méthode naturelle ou autre. « Nous sommes déjà une famille » nous dit Daniel, appuyé contre ses cartons de bouteilles, prêts à être expédiés. « Nous n’avons pas besoin d’en intégrer une autre. Nous ne filtrons pas, nous ne traitons pas nos vignes. On ne se sent pas obligés d’en parler. Ce qui compte, c’est le vin, le goût du vin. On travaille avec le moins de soufre possible, mais parfois, c’est nécessaire ». Une attaque de mildiou, en 2018, les a obligés à un traitement systémique. Une décision difficile à prendre, d’autant plus que la famille Brunier travaille de manière traditionnelle depuis six générations. 

Leurs vins, faits pour la garde, ne déploient leur plein potentiel aromatique qu’après un minimum de 10 ans en cave. Sur cette question, Daniel Brunier est assez décontracté : « Oui, ce sont des vins de garde, mais moi je n’ai aucun problème à déboucher un 2017 et à le boire direct au moment du repas ! ». La conversation s’enchaîne sur les risques d’un raisin fatigué, l’enherbement naturel et Manon, la dernière des Brunier, qui vient de rejoindre le Domaine.  

Cave des Pallières, Gigondas.

Avant de partir, on se demande si, Coronavirus oblige, on peut se serrer la main. « Nous, on fait carrément la bise ! » nous dit Daniel. Ils nous offrent trois bouteilles : un rosé au nom charmant de « Petit Bonheur », que nous boirons comme de la limonade le soir même, et deux bouteilles de Pallières 2015 : Terrasses du Diable et Racines. 

Un Nez en trois temps

Les Terrasses du Diable. Avec un nom pareil, on ne pouvait pas le boire avec n’importe quoi. C’est une cérémonie ; je fais un bon repas. (Je parlerai une autre fois de ma découverte de Rachel Roddy et de son livre My kitchen in Rome, grâce à un article de Tommaso Melilli dans La Reppublica.) Donc. On a hâte. On a gardé Racines dans un coin de la cave ; j’aurai 48 ans quand on le boira. On débouche, petit bruit sourd du bouchon, c’est la fête, la fête intime. Mais peut-être étions-nous trop excités, trop emplis de la promesse de cette joie car au premier nez, le vin était timide, comme rentré en lui-même, avec une acidité très forte. Nous l’avons rebouché et redescendu à la cave. Il avait peut-être besoin d’un peu de repos et, en effet, le lendemain, il était prêt. 

C’était comme entrer dans une caverne d’Ali Baba. Des pruneaux et des raisins de Corinthe semblaient avoir macéré dans la cannelle, le poivre et la muscade. Des effluves de chocolat, de café, d’amandes et de bois qui finira par se fondre, mais aussi d’olives noires, de roses rouges et de pivoines envahissaient ma bouche, mon nez et mon coeur. Nous décidons de le reboucher et de lui donner encore 24h d’ouverture. Peut-être allait-il se transformer en carrosse, en citrouille, en prince charmant ? Ce vin était diabolique. 

Au troisième jour de dégustation, Les Terrasses du Diable n’avait toujours pas dit son dernier mot. Il avait pris un nez de cuir, très chaud. Qu’un végétal puisse prendre une odeur animale me fascine encore. Il avait fallu attendre trois jours avant qu’il ne révèle son véritable « corps », qu’il se déshabille ; et c’est seulement après tout ce temps que l’on a eu accès au plus secret du raisin, à son étrange et si familière odeur de peau. Enfin, on y était.  

J’ai pensé à Sollers, mon Bordelais préféré, quand il dit que le « vin est d’un indiscutable érotisme. » J’ai levé mon verre vers le ciel pour y faire entrer la lumière ; il avait une couleur profonde, rubis rouge. Comme un Bordeaux.  

Il y a des livres qui nous aident à mieux vivre, et des vins qui vous font aimer la vie.  Sur la plage arrière de la voiture, le livre d’Haenel côtoyait Kermit Lynch, le Diable et les lueurs de Gigondas. C’était très bien parti.

Florence Dupré La Tour
Pucelle
Dargaud, 2020

Kermit Lynch
Mes aventures sur les routes du vin
Payot & Rivages, édition augmentée de 2017

Domaine Les Pallières
Terrasses du Diable 2015
Gigondas 

Yannick Haenel
Je cherche l’Italie
Gallimard, 2015

Rachel Roddy
My kitchen in Rome
Grand Central, NY, 2016

Merci à Daniel et Edouard Brunier pour leur accueil et leur gentillesse.