Quand la vigne saigne

C’est devenu tristement célèbre : les vignerons nature seront, à un moment de leur vie, victimes de violences. Que ce soit au moment de leur installation, lors de leurs premiers succès ou lorsqu’un article les classe plus haut que leurs confrères en conventionnel, la plupart des vignerons devront faire face à la violence. Les coups de pelle pleuvent dans les vignes et il n’est pas rare que ça se termine à l’hôpital. Les choses peuvent aller loin : la new-yorkaise Alice Feiring, grande militante de vins nature, remarquait qu’à chaque voyage en Bourgogne, elle était prise de vertiges et de vomissements qui lui faisaient penser que, peut-être, on cherchait à l’empoisonner. 

Les agressions que cette agriculture suscitent me font penser aux violences homophobes. Ce qui n’est pas « masculin » dans un corps « masculin », ce qui n’est pas « féminin » dans un corps « féminin » déclenche une répulsion si vive que certaines masculinités fragiles en viennent aux poings. On a souvent dit que les goûts de Parker étaient virilistes : il aime le steak au BBQ (mais aussi le cappuccino sucré, le sirop de fraise et le vin conventionnel). Et oui, l’agriculture conventionnelle est viriliste. Elle défonce les sols, déséquilibre les cycles naturels, utilise des énergies fossiles en pure perte, détruit tout ce qui est bon à la vie, ne complante pas, ne diversifie pas et ne ralentit jamais. Par contre elle parle fort, brasse du pognon et tape sur ceux qui ne pensent pas comme elle. 

Les vins nature, eux, dévirilisent l’approche de l’agriculture. C’est une agriculture cyclique, avec des rendements incertains. Le plus souvent, son objectif n’est pas d’engranger des marges de malade mais de vivre bien de sa terre, dans la contemplation laborieuse des jours. C’est un travail paysan plus difficile que l’agriculture conventionnelle, plus prenant et plus engageant. Il oblige à y consacrer sa vie, ses week-ends et ses (non)-vacances. Est-ce cette sortie du capitalisme qui suscite autant de haine ? Ou la peur intuitive qu’au fond, ces gars et ces filles ont raison et que bientôt, le marché basculera peut-être en leur faveur ? Quand la violence n’est pas directe, elle peut être systémique : dans les hautes sphères, on ne prêtera pas facilement à ceux qui ne dégagent pas les plus grands bénéfices. Les vignerons et les vigneronnes « nature » ont souvent la réputation (méritée et méritante) d’être adeptes de la décroissance, voire franchement anars, comme le démontrait l’excellente série Punkovino sur Arte (encore visible sur leur site).

Ceci dit, les « acteurs » du vin nature ne sont pas toujours des oies blanches. L’affaire Marc Sibard, en 2017, coupe court à tout discours angélique. On dit toujours que le monde du vin est un milieu d’hommes. Mais 40% des professionnels du vin sont des femmes ! Seulement, on ne veut pas les voir, on ne veut pas les croire. Et quand elles entrent dans le milieu, elles sont régulièrement victimes de harcèlement (et ce, en vin nature comme en agriculture conventionnelle). Il y a toujours plus petit que soi à dominer, et le vin n’encourage pas chez tous les individus les comportements les plus décents. 

« Il faut tailler la vigne avant que la sève ne commence à circuler, sous peine d’abîmer la plante et de la faire saigner. En d’autres termes, il faut veiller à ne pas tailler après le début mars », lisais-je dernièrement en cherchant le sens de cette expression. Qu’on se le tienne pour dit : quand la vigne saigne, c’est rarement bon signe.  

Vin et gênance

Étrangement, je reste toujours craintive face au vin. C’est un monde technique, empreint de codes qui vous échappent. Et pourtant il n’y a rien de plus simple comme produit alimentaire, vu qu’en nature, il n’est composé que d’un seul ingrédient : du raisin. Mais sa fabrication comme sa complexité aromatique laissent perplexe. Les régions, les cépages, les appellations, les techniques de vinification ou de macération —tout semble infini. Cette appréhension me fait penser à la gêne que certaines personnes ressentent à l’égard de la littérature. Quand on ne s’y connait pas à fond, parce qu’il n’y avait pas eu de livres à la maison ou qu’on n’a pas été initié simplement à la lecture, ça reste toujours difficile d’entrer dans une librairie.  

Et donc il m’arrive, chez le caviste, d’être perdue comme une analphabète dans une librairie. En vrai, ce n’est pas grave. On s’en fout. Mais parler de vin avec aisance et science est tellement associé à la haute bourgeoisie (il va sans dire que ce n’est pas mon extraction) que parfois, j’ai l’impression que c’est peine perdue. Cela ne m’empêche pas, une fois à la maison, de ressentir pour le vin une émotion pure, innocente, que j’accueille sans a priori. Mais ce confort se déploie dans le lieu le plus sûr, dans la bienveillance de la maison. Il y a d’ailleurs un paradoxe entre le bonheur simple du vin, qui égaye les plats et les soirées, et toute la science qu’il renferme, les heures aux champs qu’il nécessite, et le lent travail du temps. 

Heureusement, il existe des lieux (la plupart répertoriés, d’ailleurs, dans l’application « Raisin ») où il est possible de déguster des vins nature en toute décontraction. Un de mes lieux préférés pour le faire se trouve à Paris, dans le 20e arrondissement, sur les collines du Jourdain : le bar s’appelle « Dix Visions de la Joie ». La déco années 1950 peut surprendre, mais la musique, l’ambiance et le swag geek-sexy des serveurs permettent de découvrir des références inconnues au bataillon, tout en écoutant de la cold wave à tue-tête. Le paradis ? Un peu. 

Dix Visions de la joie
80 Rue des Rigoles, 75020 Paris

Sex, wine & clopes

J’ai une méthode peu orthodoxe de dégustation. Je le fais dans une pièce à part, les yeux fermés, comme pour faire une prière. Je grume discrètement, car je trouve le bruit inélégant. Stylo à la main, je note sans discontinuer dans le même cahier que j’utilise pour mes romans. Mais surtout, je fume en même temps. En fumant, étrangement, les arômes se concentrent et se révèlent. C’est difficile à croire, mais je ne suis pas la seule. 

La plupart des vignerons fument. Beaucoup de journalistes qui écrivent sur le vin fument. Il m’est déjà arrivé de demander à des sommeliers un accord vin et clope ; ils  finissaient toujours par trouver.  En fin de service, il n’est pas rare de discuter dehors, avec les restaurateurs et les sommeliers, autour d’une cigarette bien méritée. Le tabac fait partie de leur univers gustatif et olfactif. Il a sans doute cramé un maximum de leurs papilles, et pourtant ces gars et ces filles réussissent à composer des vins magnifiques ou des plats parfaitement relevés. Contrairement à ce que l’on pourrait croire instinctivement, ces goûts s’accordent car c’est le vin qui s’adapte à la bouche.  

Néanmoins, on ne peut passer sous silence le paradoxe entre défendre et aimer les vins nature, avec toute la rigueur qu’ils exigent pour tenir leur dénomination, et le fait de consommer en une minute la source la plus concentrée d’intrants toxiques qui soit. Comment expliquer cette dissonance cognitive ? Cela me fait penser aux obsédés du yoga et de l’agriculture biologique qui sniffent de la coke du jeudi au dimanche (on en connaît).  

J’ai toujours pensé que pour éviter l’asile, il fallait accueillir dans sa vie, tous les jours et le mieux possible, la mort, la destruction et le danger. Que ce mince fil avec la mort (j’ai trop bu, j’ai trop fumé, je me couche trop tard, je ne fais pas de sport, je me détruis, je me ruine la santé) faisait le vrai jeu du vin. On boit aussi parce que c’est dangereux. Cela fait partie du plaisir. Il y a une part sombre et exquise dans ce que peut amener le vin, un érotisme sourd. Sa suavité appelle le lit, et le vin est un puissant révélateur sexuel. Il n’est pas rare qu’un vin nature sente la transpiration humaine, les fluides corporels ou l’animal en chaleur. Je me demande si ce n’est pas aussi pour cela qu’il dérange et provoque parfois une certaine aversion puritaine.  

C’est donc en fumant que j’ai découvert un Bordeaux au nom minimal, « LB 2011…», pour La Brande : un beau Merlot cultivé en nature. Derrière des notes attendues de bois de chêne se trouvait une odeur d’eau, celle du vase des fleurs. Il y avait bien d’autres choses, comme la courgette ou l’aubergine cuite, mais une image me restait en tête : celle de nénuphars croupissant dans les marais. Cette matière aqueuse, très légèrement moisie, n’avait pourtant rien de repoussant. C’est en bouche que j’ai compris : ce vin était un bouquet de Saint-Valentin. Les roses rouges et le cacao pur en faisaient une offrande votive à Cupidon. L’image serait restée kitsch si ce vin ne gardait pas cette sensation d’automne, quand les lombrics sortent de terre après la pluie et qu’ils ne décomposent, comme souvent l’amour, les choses pour mieux les transformer. Il y avait bien dans ce vin une part inquiétante qui le rendait mystérieux et excitant ; il contenait à la fois la nouveauté et la menace de sa disparition. C’était complexe ; ça valait le coup. Une vraie histoire d’amour. 

La première fois

Il y a toujours ce moment où les choses basculent. Elles ne peuvent plus se poursuivre dans leur ordre attendu. La logique du monde se détraque, il n’y a plus de suite possible. On ne peut plus. 

Les amateurs de vin nature chérissent leur « première fois ». Il y a eu un vin, un cépage, une goutte qui les a fait tomber. C’est le moment zéro. Pour Alice Feiring, la critique new-yorkaise de vins nature, ce fut un inoubliable Barolo au goût de pétale de roses, comme elle l’écrit dans La Bataille du vin et de l’amour (Jean-Paul Rocher Éditeur, 2010). À cette époque où elle buvait du manischewitz mélangé à l’eau gazeuse, le choc n’en fut que plus grand. Cette émotion, ce moment où le vin vous change, a déterminé le reste de sa vie non seulement œnologique, mais professionnelle. Pendant des années, Feiring a cherché partout en Italie et dans le monde à percer le mystère de ces tanins mystérieux qui charriaient à la fois la douceur des fleurs et celle, plus obscure, du gravier, du goudron et du thé. Longtemps, elle a voulu comprendre pourquoi ce vin l’avait transfigurée, et pas un autre. L’émotion du Barolo lui avait tout donné : le goût de l’écriture, la quête d’une rencontre avec soi, et un métier pour lequel elle est devenue, avec Jancis Robinson, l’une des références œnophiles les plus pointues.  

J’ai eu aussi mon épiphanie. Je traversais, depuis quelques mois déjà, un long moment triste. L’orage ne passait pas. J’attendais qu’un chagrin se tasse, mais il revenait toujours, en grondant. 

J’ai toujours aimé le vin, sans prétendre m’y connaître. Il y avait les « bons » cépages, les « bonnes régions ». Je me reposais, la plupart du temps, sur des souvenirs rassurants : la Bourgogne et la Loire, pour faire vite. Je ne comprenais rien au charabia des sommeliers. J’avais eu, pourtant, de belles rencontres : Jean-Claude Rateau, en Bourgogne, m’avait fait vivre de grands moments. Catherine & Pierre Breton, dans la Loire, avec leurs vins d’une élégance rubiconde, rendaient le reste du monde vulgaire et laid. Et Hervé Souhaut aussi, en Ardèche. Mais pour être parfaitement honnête, je ne trouvais pas dans le vin ce que d’autres y trouvent de mystique et de fou.

Il pleuvait ce soir-là. Rien, dans le monde terrestre, ne venait à bout de ma douleur — et quelque chose me disait que le chercher dans l’alcool n’était pas la meilleure chose à faire (mais contrairement au discours new age dominant, on ne cherche pas toujours à se faire du bien.) Je revois l’étiquette, jaune-orangée, du Domaine des frères Rémy et Vincent Gross. Je m’attends à un truc bon, sans plus. Je débouche la bouteille. Le vin glisse dans le verre, j’y mets le nez, je ferme les yeux. Et ça se passe.  

Ce vin me ramenait à quelque chose d’ancien chez moi, non seulement dans le temps, mais dans mon corps. Il me rappelait ce que j’étais : un animal en manque de forêt. Il me disait que j’avais besoin de vent, d’arbres et de ciels. En ville, on a tendance à l’oublier. Les premières sensations de ce vin n’étaient pas si agréables : au nez, je respirais surtout la croûte du cantal. Puis est montée, du fond des souvenirs, la mousse sur les ronces, le froid des murs d’église, l’humidité des pierres. C’était du Pinot Noir alsacien et c’était un vin froid, terrible. Une cave la nuit. En bouche (je ne peux m’empêcher de sourire en pensant à  l’expression « toucher de bouche », tant son érotisme est manifeste) c’était plus festif et vif : la framboise version vinaigrette poivrée. Une figue, enfin, arrivait de loin, avec la cerise de mai sur la branche.  

D’une certaine manière, ce vin m’a guérie. Mes sens, atrophiés par la mélancolie, s’étaient soudainement réveillés. J’étais de nouveau avide de vie, rien que pour retrouver ça : la nature dans sa diversité bouleversante. Mais les vins nature sont imprévisibles. Je m’étais contentée raisonnablement d’un seul verre pour en prolonger le plaisir le lendemain. Vingt-quatre heures plus tard, l’émotion avait disparu : le vin n’avait pas tenu la nuit. Peut-être avait-il pris chaud dans ma cuisine, car il s’était comme essoufflé. Il avait perdu toute son audace et avait pris un goût de chewing-gum insupportable. J’étais étonnée qu’un vin de si haute tenue la veille ait pu se fatiguer si vite. 

Comme les gens, ces vins changent. Certains jours, ils sont agréables ; le lendemain, ils peuvent être exécrables. Certains sont puissants de sympathie, d’autres sentent mauvais mais ont beaucoup à donner. La plupart sont tellement bien faits qu’ils restent stables plusieurs jours après leur ouverture, mais celui-ci était fragile, et j’aime la fragilité. Ce vin s’était exprimé à la perfection à un instant t, un jour donné. C’était la veille que la transsubstantiation avait eu lieu, et pas le lendemain. Ce que nous pensons aimer n’est jamais tout à fait fixé ; le vin en est sa preuve mouvante. 

Je découvrais en même temps que ce que j’estimais comme les « discours » autour du vin, toujours un peu obscurs, voire un peu snob et ridicules étaient en réalité une forme de poésie abstraite que j’allais apprendre à maîtriser. Si des images d’église me venaient en buvant, ou encore le goût de pétales d’aubépines trempées dans le lait, ou du rouge à lèvres Chanel mélangé à la salive, c’est bien qu’il y a une dimension, secrète et poétique, qui me résistait avant, et que je ne m’autorisais pas à voir. Je suis écrivaine. Je passe ma vie à lire et à écrire. Pourquoi ne pas utiliser les outils de la littérature pour « lire » le vin, c’est-à-dire, l’interpréter ? 

Dans le vin, le corps sait avant le langage. Il est le premier à détecter le miel, la cendre ou les fruits confits. C’est en puisant dans un lexique sensoriel qu’on en arrive aux images. Lire et boire du vin : même chose. La littérature est vivante dès lors qu’elle est lue, commentée et réinterprétée. Les vins sont « vivants » dès lors qu’ils continuent à vivre, à évoluer en bouteilles et à être dégustés par des amateurs attentifs. Avec le vin nature, j’allais retourner à la nature, justement. Et parce que la vie est bien faite, j’ai été amenée à quitter la ville et à poser mes valises dans la Drôme, où poussent, en totale harmonie, les vignes, les lavandes, les oliviers, les chênes truffiers, les amandes et les fruits. Quelques mois plus tard, la petite Pruine était née.