B † D

Adieu, monde ancien.

Né en 1952 dans le Maryland, Michel Bettane est un critique de vins français. Thierry Desseauve, né en 1958, est journaliste. Ils créent tous deux la société Bettane + Desseauve en 2005. De cette association naît de fructueux projets : le Grand Tasting Paris, Shanghai, Tokyo, Hong Kong ; le concours Prix Plaisir ; l’édition des suppléments vin pour Paris Match et le JDD ; des collaborations avec Monoprix et Air France et, plus récemment, la création d’un magazine promotionnel, « En Magnum ». Réputés pour leur professionnalisme teinté de bonhomie conservatrice, le duo règne sur le monde du vin et apparaît au yeux du grand public comme des critiques sérieux, quoique prudents. 

Cette autorité sera soudainement égratignée lorsqu’en novembre dernier, le duo autorise la publication, dans le numéro d’En Magnum qu’ils dirigent, d’une caricature de Régis Franc montrant une agente de vins vendant à la fois ses vins et ses charmes à un bistrotier ému. Les réseaux sociaux s’enflamment. La caricature n’est pas du meilleur goût, à la fois insultante pour les femmes et celles qui exercent ce métier. L’histoire n’aurait fait aucune vague si Michel Bettane et Thierry Desseauve s’étaient contentés de plates excuses, mais leur réaction a été toute autre. Non seulement la violence de Michel Bettane, en pleine perte de surmoi, s’est déversée en continu sur les réseaux sociaux, mais elle a aussi libéré une parole ouvertement sexiste et des comportements de harcèlement de la part de leurs nombreux amis (comme l’a démontré méticuleusement Antonin Iommi-Amunategui dans son dernier article).

Ce qui m’intéresse ici, c’est de comprendre les mécanismes qui poussent les « mâles blancs du vin » à se livrer sans aucune espèce de retenue à cette débauche de violence. Analyse structurelle, donc, d’un phénomène qui va bien au-delà de cette fâcheuse histoire.  

Il était une fois Thierry et Michel 

En arrivant au monde, Thierry et Michel découvrent une société déjà constituée. Ils vont grandir dans ce monde et occuper la place que l’on attend de la part des petits garçons, puis des êtres humains mâles : la place du sujet. Ils « sont » dans un monde qu’ils façonnent, parce qu’on leur en donne les outils, parce qu’ils en ont les droits. Ils peuvent parler, bouger, habiter le monde, le diriger : c’est ce qu’on attend d’eux. Ne pas le faire, d’ailleurs, s’apparenterait à une forme de faiblesse suspecte.

Pour les petites filles qui naissent en même temps que Thierry et Michel, c’est un peu différent. Ce qui apparaît comme un privilège pour l’autre partie du monde (les femmes, donc), Michel et Thierry n’en auront jamais conscience. Lorsqu’ils ont fait leur entrée dans le Mitsein, « l’être-avec » au sens beauvoirien (le monde tel qu’il est constitué, et qui accueille l’être à venir ; je spécifie que Beauvoir ancre sa méthodologie dans la pensée d’Heidegger), toutes les conditions étaient réunies pour que leur existence, c’est-à-dire leur corps et leur parole, soient considérés comme « sujet ». Ils sont et, à partir de ce point de vue, regardent, prennent et font.  

Mais les petites filles ne sont pas confrontées au même Mitsein. Très tôt, le monde qui les accueille les place dans la position qui sera la même pour le reste de leur vie : celle d’être dominées. Qu’est-ce qu’être dominée ? Beaucoup de choses, en réalité. Les petites filles en prennent conscience dès les premières minutes de leur existence. Être dominée, c’est rester sage, c’est être gentille, c’est être jolie (très important, ça), et surtout, c’est se taire. Pourquoi se taire ? Parce que la petite fille ne sait rien. D’autres (les garçons, les hommes, papa, l’autorité, le prof, l’Etat, le Président de la République, les flics, le Pape, et n’importe quel quidam dans la rue) savent. C’est vers Eux que la petite fille doit se tourner pour comprendre, pour accéder à la connaissance — mais pas trop. Surtout, c’est bientôt Eux qui la gratifieront d’un regard, d’un sourire, d’un compliment lorsque, à la puberté, elle se transformera et deviendra pleinement « Objet » — expérience que Michel et Thierry, eux, ne connaîtront jamais. 

De l’ignorance de la domination

Ce traumatisme de l’objectification, toutes les femmes en font l’expérience à la puberté (si ce n’est avant). Et il n’est pas toujours louangeur, car les regards et les paroles rejettent, aussi. Le corps couvert d’acné, de poils ou de rondeurs peut susciter un dégoût que les hommes ne se gêneront pas de manifester. C’est ainsi que les filles et bientôt les femmes se savent, depuis leur naissance, scrutées. Elles connaissent ce regard qui exige d’elles en permanence qu’elles se conforment. Commence alors le choix cornélien pour elles de se soumettre (régimes, mode, sourires, coquetterie, choix de carrière, attitudes, rêves romantiques) ou de s’en extraire, avec tous les risques que cela comporte : ostracisme, injures, solitude, errements, auto-mutilation, troubles alimentaires, rejet sexuel. Plus tard, cherchant leur indépendance, elles devront composer un équilibre sophistiqué entre se-soumettre-mais-pas-trop, avec des compromis plus ou moins tenables, pour en arriver à un état psychique relativement stable.  

De l’adolescence de Michel et Thierry

Michel et Thierry vont forger leur pensée et leur personnalité dans un monde qui attend d’eux qu’ils soient ce qu’ils deviendront : puissants, bien dans leur corps (un corps qu’ils habitent, qu’ils ne contraignent pas), mus par le travail et le désir. À côté d’eux, les jeunes filles, puis les femmes, devront se battre avec des contradictions permanentes, où on les renverra souvent à leur incompétence, à leur corps, à leur timidité ou à leur exubérance. De cela, Michel et Thierry, aveuglés par le monde qui leur tend les bras depuis leurs naissances, ignorent tout. Et lorsqu’on n’est pas conscient de ses privilèges, de l’endroit duquel on parle (être un homme, être blanc, être éduqué, être riche, posséder un/des médias, évoluer dans un monde valorisé culturellement), on ignore que l’on domine et de ce fait, on domine. 

Cet aveuglement s’explique. Il s’explique rationnellement. Cette toute-puissance (du savoir, du goût, de l’argent et donc du pouvoir) Thierry Desseauve et Michel Bettane la créent du fait de leur travail. Ils ne volent cette puissance à personne, et leur succès est mérité. Or, quelque chose en plus permet au duo de construire cet empire, et ce quelque chose, ils l’ignorent. C’est un détail simple mais fondamental pour une entreprise (au sens global, existentiel) comme la leur, et il changera le cours de leur existence : lorsqu’ils parlent de vin, on les écoute. Mais on les écoute depuis bien plus longtemps, en réalité, que lorsqu’ils ont pris la parole devant les CEO de Monoprix et d’Air France ou lorsqu’il a fallu convaincre des banquiers. La domination est un hexis qui précède le travail même. 

Toute voix qui remettrait en cause cette domination perd de ce fait sa légitimité. Ainsi, les créatrices de Filles de Vignes, jeune podcast sur le monde du vin, sont « insignifiantes » selon Michel Bettane (captures d’écran disponibles sur demande). Mais celle qui a réussi, qui occupe une place puissante comme celle de la critique de vins Ophélie Neiman du Monde, est une « arriviste ». Que l’on soit une « grande » ou une « petite » voix, toutes doivent être réduite à une seule consigne : se taire. Le silence, c’est la place de la petite fille ; mais c’est aussi celle de toutes les femmes. Et lorsque cette consigne, dictatoriale, écrasante, n’est pas respectée, il faut en venir aux menaces, c’est-à-dire à la mise à mort symbolique. La réduction de ces sujets parlants à une incompétence ou à un arrivisme renvoient les femmes à ce que le patriarcat veut et ordonne, c’est-à-dire qu’elles restent uniquement des « objets ». 

Ce qui est réjouissant néanmoins, c’est le choeur : celui d’une solidarité féministe qui a rendu visible la violence de la caricature puis de sa réaction. Tout ça, désormais, ne passe plus. Et c’est pour cela que j’entrevois joyeusement un autre monde ; dans celui-ci, B+D n’a plus sa place.

Pour l’exégèse de Beauvoir, voir notamment les articles de la philosophe Manon Garcia (« De l’oppression à l’indépendance. La philosophie de l’amour dans Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir ») ou son excellent ouvrage On ne naît pas soumise, on le devient, Paris, Climats, 2018.