Bye.

Une image extraite de la série « Dans le noir » de Safia Nolin.

Un soir très tard, je suis tombée sur cette série de vidéos réalisées par la chanteuse québécoise folk Safia Nolin pour son album « Dans le noir ». Le projet est un mélange d’images d’enfance tournées en super-8 par sa mère (comme dans la chanson 1998) et de vidéos prises à l’iPhone entre la France et le Québec. On y voit des scènes toutes simples du quotidien, un voyage en avion, des trains, des rues, des dîners entre amis, des ciels, des bouts de dessins animés, des tatouages, des guitares et des conversations sur Skype. C’est un tourbillon d’intimité hypnotisant, sur fond de guitares et de la voix si belle de Safia Nolin. Les images les plus touchantes mettent en scène son ex-compagne, la chanteuse Pomme, dans tous ces moments « entre », sans histoires, des instants de rien du tout qui font qu’un couple est un couple. Dans « Claire« , par exemple, on voit Pomme marcher de dos et quitter, tous les jours, des maisons, des rues et des chemins.

La série de vidéos est si intime, si personnelle, et les images si bien agencées que je les imaginerais bien être présentées dans une galerie d’art de Chelsea. Ces vidéos méritent un white cube, un écrin qui leur rendrait vraiment justice. Je n’ai pas beaucoup d’objectivité car j’aime Safia Nolin d’amour, pour des raisons aussi évidentes que diverses : elle est grunge, elle aime Nirvana et sans doute Hole (on l’entend bien dans Miroir), elle écrit bien, elle a l’intensité musicale de PJ Harvey, elle aime les filles, elle vit entre la France et le Québec et cette admiration ne cesse de s’amplifier d’autant plus que dans son dernier clip, elle se filme nue. Celle qui offre son corps opulent à la face du monde comme le chef d’oeuvre qu’elle est dit des choses aussi essentielles que « il n’y a pas de maison« . Elle est pour moi une artiste totale, car dans ce déshabillage elle dit tout : qu’il n’y a rien d’autre. Il n’y a rien d’autre que l’art.

Comme on quitte la Drôme pour une durée probablement très longue, j’ai eu envie de pousser la chansonnette, pour dire au revoir moi aussi. Adieu, au revoir, bye, la beauté, les montagnes et le temps. On reviendra.

Les femmes de Richaud

On ne sait jamais qui se cache derrière un vin. Les assemblages les plus audacieux ne sont pas forcément le fruit de personnages flamboyants. Des vins tenus et structurés peuvent avoir été élaborés par des punks au fond d’un garage. Cette surprise, cette appréhension aussi, je la ressens en littérature, quand je rencontre des auteurs dont j’ai aimé les livres.

Le Cairanne Blanc de Richaud (2017), dont je parlais ici, était tombé dans mon verre au milieu de l’été. Ce blanc rhodanien, suave et poivré, était un miracle en pleine canicule. Peut-être est-ce ce contexte de dégustation, extrêmement favorable, qui a influencé mon amour débordant pour les vins de Richaud. Mais j’ai ressenti un émoi aussi vif pour leur Cairanne rouge où, derrière le Grenache, la Syrah charriait d’entêtants effluves de pin et de montagne. Ce vin dessinait sur ma langue une cartographie gustative du paysage — la Drôme sur la langue. 

Le grand jeu

À peine arrivés à Cairanne, Marcel Richaud nous tend un verre pour nous souhaiter la bienvenue (il est 10h30 du matin). Les présentations faites, on descend au caveau pour tirer un peu de nectar à même les foudres. Goûter ? Le verre est littéralement rempli de Syrah en pleine transsubstantiation mystique.    

Solaire, passionné, Marcel est immédiatement attachant, comme ses vins. On discute le coeur ouvert de tout ce qui fait l’essentiel de la vie : l’amour, le vin, la mort. Comment ne pas être subjugués par autant de bonheur, celui, très particulier, qu’apporte le travail ? Au milieu de l’entretien, dans un moment de gaieté, Marcel décide d’ouvrir une bouteille d’Estrambord de… 2000. Pour ceux qui douteraient que les vins nature puissent être de grands vins de garde, je leur souhaite de tomber un jour sur ce genre de merveille. « Estrambord, ça veut dire quoi ? ». « C’est un mot provençal qui veut veut dire au-delà des limites, au-delà de soi-même », m’explique Marcel. Ce mot étrange roule dans ma bouche en même temps que le liquide, plein de fraîcheur et de fruits.

Estrambord, estranger, en-dehors, bords, étrange, étrangeté, stranger, stranieri, hors, d’abord, or, l’or.

 

Sur les contreforts de l’Ébrescade, Marcel cueille une feuille de Syrah pour ma petite étude d’ampélographie.  

Mais.
Mais. MAIS.
Le danger, dans les vignes, c’est d’être ébloui par le soleil.
Et Marcel n’est pas seul. Il y a toujours eu des femmes dans le vin, et l’histoire du Domaine Richaud, qui remonte au début du XXe siècle, n’y fait pas exception.

Les grandes femmes derrière les grandes femmes

Claire Richaud, la fille de Marcel, est arrivée au Domaine en 2015 pour y travailler comme maître de chai. « Le vin nature n’a rien de récent : c’est la tradition ancestrale du vin qui revient depuis trente ans, et ce type d’agriculture a toujours été accompagné par les femmes » explique-t-elle. « Aujourd’hui, les hommes qui travaillent dans le vin nature sont pourvus d’une grande sensibilité, plus féminine justement ».

Marie Richaud, l’arrière-arrière-grand-mère de Claire, avait pris soin des vignes seule, suite au décès de son mari à la guerre. Elle cède les rênes à son fils Raoul, avant que le Domaine ne soit transmis à Maryse, grand-mère paternelle de Claire. « Elle faisait la cuisine tous les matins pour les vendangeurs ! ». La mère de Claire, Marie, professeure de Lettres agrégée, a occupé une place tout aussi centrale dans l’exploitation, en orientant le Domaine vers de solides décisions stratégiques et commerciales — sans compter qu’elle occupe le rôle, selon Marcel, de « pilier » de la famille. Elle disparaît trop tôt, en 2015.  

Une racine qui ne meurt jamais

Quand Claire rejoint le Domaine, elle a une idée en tête : poursuivre la tradition tout en donnant aux vins un twist bien personnel. En plus d’assurer toutes les responsabilités en vinification et d’assurer diverses tâches administratives, Claire crée une cuvée « labo » : Bulbilles. Un vin qu’elle vinifie avec son frère Thomas, dans les caves de la famille.  

Bulbilles est un vin léger et réjouissant qui annonce un tournant très neuf à la maison, reconnue pour ses rouges tanniques et ses blancs aux accents de Bourgogne. « Quand je pense à l’Ebrescade, qui est un vin très viril, tannique, masculin, je me dis que c’est la création de mes parents. Moi, je voulais garder l’esprit Richaud, mais en faire quelque chose de léger, avec de la fantaisie. » Le nom peut faire penser à un petnat’. C’est pourtant un vin tranquille (sans être sage) : « En botanique, la bulbille est un petit bulbe qui part d’une racine déjà créée et qui ne meurt jamais. » Un bien joli symbole pour celle qui, très certainement, tracera l’avenir de la maison. 

On quitte le Domaine gais comme des pinsons. C’est ça qui est fou dans le vin : quand on connaît ceux qui les font, on les aime encore plus.

Domaine Richaud
470, route de Vaison-la-Romaine
84290 CAIRANNE

Pour écouter le reportage, c’est ici :

Une rencontre à Grignan

Hier soir a eu lieu, à Grignan, une rencontre littéraire très particulière à la Librairie Colophon.

C’est à Grignan que j’ai déposé mes valises, il y a quelques mois, dans les circonstances mouvementées de l’après-confinement. Quand je suis arrivée, la ville était silencieuse. Des roses avaient éclos à toutes les fenêtres. Une lumière italienne, jaune et poudrée, les éclaboussait d’or. C’était le paradis ; ça l’est toujours.

Je ne me lasse pas de Grignan. C’est un village secret, serti dans sa montagne. Une ville de princesses avec son château, ses grottes et ses ruelles où courent les chats. Dès qu’il se lève, le regard accroche la beauté des Baronnies, un champ de lavandes en contrebas ou le lent passage des chevaux, derrière les vignes. Des lauriers rose, des fuchsias comme des lampes chinoises et des néfliers en lianes parent les façades comme autant de vêtements somptueux. Au fil des semaines, leurs habits évoluent ; c’est un feu d’artifice olfactif et visuel permanent, changeant, époustouflant. Mais Grignan c’est aussi une ville littéraire, où le souvenir de Madame de Sévigné est encore proche. Et c’est la ville de Philippe Jaccottet, qui y vit toujours, et que je cite dans mon dernier livre, Autobiographie de l’étranger.

C’est donc pour ce livre que j’ai eu l’honneur d’être invitée par la mythique librairie Colophon qui est à la fois une librairie, un atelier de typographie et un musée.

La cour de la Librairie Colophon, à Grignan, est un petit paradis ombragé où l’on peut boire un sirop en feuilletant des livres. À ma gauche, sur « scène », Denis Bruyant des « Amis de Colophon ».

Est-ce parce que c’est Grignan ? Ou parce que j’ai une affection profonde pour ce lieu et ceux qui le font vivre ? Ce fut un moment particulièrement fort. Les questions étaient précises ; la critique était vive ; les témoignages poignants. La thématique de l’étranger et de l’étrangeté, dont je parle dans ce livre, libère toujours chez les lecteurs des confidences inattendues.

Merci, mille fois merci, à Chantal Bonnemaison, créatrice de la librairie Colophon ; à Denis Bruyant pour cette interview solidement préparée ; aux Amis de Colophon, tous bénévoles, qui préparent l’événement, font la publicité, collent les affiches, sortent les chaises, servent du vin, rangent les chaises et les tables, et font tout le boulot invisible mais essentiel à l’organisation des rencontres ; enfin, merci à tous les lecteurs, venus de partout dans la Drôme, qui ont rendu cette soirée si singulière.

La première fois

Il y a toujours ce moment où les choses basculent. Elles ne peuvent plus se poursuivre dans leur ordre attendu. La logique du monde se détraque, il n’y a plus de suite possible. On ne peut plus. 

Les amateurs de vin nature chérissent leur « première fois ». Il y a eu un vin, un cépage, une goutte qui les a fait tomber. C’est le moment zéro. Pour Alice Feiring, la critique new-yorkaise de vins nature, ce fut un inoubliable Barolo au goût de pétale de roses, comme elle l’écrit dans La Bataille du vin et de l’amour (Jean-Paul Rocher Éditeur, 2010). À cette époque où elle buvait du manischewitz mélangé à l’eau gazeuse, le choc n’en fut que plus grand. Cette émotion, ce moment où le vin vous change, a déterminé le reste de sa vie non seulement œnologique, mais professionnelle. Pendant des années, Feiring a cherché partout en Italie et dans le monde à percer le mystère de ces tanins mystérieux qui charriaient à la fois la douceur des fleurs et celle, plus obscure, du gravier, du goudron et du thé. Longtemps, elle a voulu comprendre pourquoi ce vin l’avait transfigurée, et pas un autre. L’émotion du Barolo lui avait tout donné : le goût de l’écriture, la quête d’une rencontre avec soi, et un métier pour lequel elle est devenue, avec Jancis Robinson, l’une des références œnophiles les plus pointues.  

J’ai eu aussi mon épiphanie. Je traversais, depuis quelques mois déjà, un long moment triste. L’orage ne passait pas. J’attendais qu’un chagrin se tasse, mais il revenait toujours, en grondant. 

J’ai toujours aimé le vin, sans prétendre m’y connaître. Il y avait les « bons » cépages, les « bonnes régions ». Je me reposais, la plupart du temps, sur des souvenirs rassurants : la Bourgogne et la Loire, pour faire vite. Je ne comprenais rien au charabia des sommeliers. J’avais eu, pourtant, de belles rencontres : Jean-Claude Rateau, en Bourgogne, m’avait fait vivre de grands moments. Catherine & Pierre Breton, dans la Loire, avec leurs vins d’une élégance rubiconde, rendaient le reste du monde vulgaire et laid. Et Hervé Souhaut aussi, en Ardèche. Mais pour être parfaitement honnête, je ne trouvais pas dans le vin ce que d’autres y trouvent de mystique et de fou.

Il pleuvait ce soir-là. Rien, dans le monde terrestre, ne venait à bout de ma douleur — et quelque chose me disait que le chercher dans l’alcool n’était pas la meilleure chose à faire (mais contrairement au discours new age dominant, on ne cherche pas toujours à se faire du bien.) Je revois l’étiquette, jaune-orangée, du Domaine des frères Rémy et Vincent Gross. Je m’attends à un truc bon, sans plus. Je débouche la bouteille. Le vin glisse dans le verre, j’y mets le nez, je ferme les yeux. Et ça se passe.  

Ce vin me ramenait à quelque chose d’ancien chez moi, non seulement dans le temps, mais dans mon corps. Il me rappelait ce que j’étais : un animal en manque de forêt. Il me disait que j’avais besoin de vent, d’arbres et de ciels. En ville, on a tendance à l’oublier. Les premières sensations de ce vin n’étaient pas si agréables : au nez, je respirais surtout la croûte du cantal. Puis est montée, du fond des souvenirs, la mousse sur les ronces, le froid des murs d’église, l’humidité des pierres. C’était du Pinot Noir alsacien et c’était un vin froid, terrible. Une cave la nuit. En bouche (je ne peux m’empêcher de sourire en pensant à  l’expression « toucher de bouche », tant son érotisme est manifeste) c’était plus festif et vif : la framboise version vinaigrette poivrée. Une figue, enfin, arrivait de loin, avec la cerise de mai sur la branche.  

D’une certaine manière, ce vin m’a guérie. Mes sens, atrophiés par la mélancolie, s’étaient soudainement réveillés. J’étais de nouveau avide de vie, rien que pour retrouver ça : la nature dans sa diversité bouleversante. Mais les vins nature sont imprévisibles. Je m’étais contentée raisonnablement d’un seul verre pour en prolonger le plaisir le lendemain. Vingt-quatre heures plus tard, l’émotion avait disparu : le vin n’avait pas tenu la nuit. Peut-être avait-il pris chaud dans ma cuisine, car il s’était comme essoufflé. Il avait perdu toute son audace et avait pris un goût de chewing-gum insupportable. J’étais étonnée qu’un vin de si haute tenue la veille ait pu se fatiguer si vite. 

Comme les gens, ces vins changent. Certains jours, ils sont agréables ; le lendemain, ils peuvent être exécrables. Certains sont puissants de sympathie, d’autres sentent mauvais mais ont beaucoup à donner. La plupart sont tellement bien faits qu’ils restent stables plusieurs jours après leur ouverture, mais celui-ci était fragile, et j’aime la fragilité. Ce vin s’était exprimé à la perfection à un instant t, un jour donné. C’était la veille que la transsubstantiation avait eu lieu, et pas le lendemain. Ce que nous pensons aimer n’est jamais tout à fait fixé ; le vin en est sa preuve mouvante. 

Je découvrais en même temps que ce que j’estimais comme les « discours » autour du vin, toujours un peu obscurs, voire un peu snob et ridicules étaient en réalité une forme de poésie abstraite que j’allais apprendre à maîtriser. Si des images d’église me venaient en buvant, ou encore le goût de pétales d’aubépines trempées dans le lait, ou du rouge à lèvres Chanel mélangé à la salive, c’est bien qu’il y a une dimension, secrète et poétique, qui me résistait avant, et que je ne m’autorisais pas à voir. Je suis écrivaine. Je passe ma vie à lire et à écrire. Pourquoi ne pas utiliser les outils de la littérature pour « lire » le vin, c’est-à-dire, l’interpréter ? 

Dans le vin, le corps sait avant le langage. Il est le premier à détecter le miel, la cendre ou les fruits confits. C’est en puisant dans un lexique sensoriel qu’on en arrive aux images. Lire et boire du vin : même chose. La littérature est vivante dès lors qu’elle est lue, commentée et réinterprétée. Les vins sont « vivants » dès lors qu’ils continuent à vivre, à évoluer en bouteilles et à être dégustés par des amateurs attentifs. Avec le vin nature, j’allais retourner à la nature, justement. Et parce que la vie est bien faite, j’ai été amenée à quitter la ville et à poser mes valises dans la Drôme, où poussent, en totale harmonie, les vignes, les lavandes, les oliviers, les chênes truffiers, les amandes et les fruits. Quelques mois plus tard, la petite Pruine était née.