En bonne mère de famille

Dans son magnifique livre Le Vin, la vigneronne et journaliste Sylvie Augereau explique que, lorsqu’elle pense à ses vignes, c’est pour les « chérir, guider, protéger, élever, culpabiliser ».

Le Vin, Sylvie Augereau, éd. Tanna, 2018 (épuisé)

« Et quand tu arrives dans la vigne », écrit Augereau, « tu te dis : oh ! là, là ! C’est grand. Qu’ils sont nombreux ces petits arbres ! Et il va falloir répéter chaque geste pour chaque pied. Parce que chacun est différent. » 

Avant 1994, le code rural mentionnait que les paysans devaient s’occuper de leurs terres et de la mer « en bon père de famille ». Je me demande ce que ce serait de s’occuper de ses vignes en « bonne mère de famille ».

Un des combats du féminisme, c’est de contrer l’essentialisme. L’idée que les femmes seraient, par essence, douces, compréhensives, aimantes, tendres, généreuses et discrètes est une évidente construction patriarcale. Cela est bien pratique : on laisse aux femmes le soin des enfants, de la cuisine et du ménage car elles seraient par essence soignées et patientes. Néanmoins, si on associe la « féminité » (je mets ici douze guillemets) à la question de la protection du vivant, je ne vois pas d’inconvénient à ce que le monde se « féminise », agriculteurs compris, et que l’on prenne « exemple » (mille guillemets) sur celles qui exercent leur métier avec autant d’amour. D’ailleurs, certains vignerons-nes disent qu’ils travaillent la vigne avec une « main amoureuse » (S.Augereau).

Au premier alinéa de l’article L. 462-12 du code rural et de la pêche maritime, les mots : « en bon père de famille » sont remplacés par le mot : « raisonnablement ».

Dans une passionnante enquête publiée en 2020 et pilotée par Terre de Liens auprès de 151 agricultrices, une des questions portait sur les motivations qui poussent les femmes à s’installer, seule ou en couple/famille, dans une exploitation. Parmi les réponses, le « lien avec le vivant » sort en bonne position, avant l’indépendance et la « passion », qui remporte le plus de voix. Plusieurs femmes disent vouloir « prendre soin d’un lieu » ou encore « produire comme je veux une alimentation saine, de qualité, en lien avec mes valeurs. » La question du « profit » ne sort même pas dans les statistiques. (Je ne dis pas que les femmes sont des anges de pureté immaculée. Bien sûr qu’il y a plein de femmes brutales, violentes, égoïstes et intéressées.)

Source : Réseau Civam, Les Confédérations paysanne, les ADEAR et Terre de
liens. Le questionnaire a été construit en collaboration avec la Commission femme de la Confédération paysanne nationale, qui a pu travailler sur ce projet lors d’un séminaire en octobre 2019. L’étude a été publiée en 2020. 151 agricultrices ont répondu.

Je suis féministe et je n’ai aucun problème avec la douceur, la patience et l’écoute. Ces traits de personnalité ne devraient pas être le « privilège » des femmes. Je n’envie pas les valeurs « masculinistes » de compétition, de performativité et de pouvoir ; je n’ai pas envie de prendre aux hommes ce qu’ils ont. Remplacer le patriarcat par un matriarcat n’a aucun sens. Mais que les hommes se « féminisent » (mille guillemets), gagnent moins d’argent et prennent un peu plus soin de leurs femmes, de leurs enfants et de la terre, ça, c’est quand vous voulez les gars.  

En bon père de famille, en bonne mère de famille, ou les deux — raisonnablement.

Les femmes de Richaud

On ne sait jamais qui se cache derrière un vin. Les assemblages les plus audacieux ne sont pas forcément le fruit de personnages flamboyants. Des vins tenus et structurés peuvent avoir été élaborés par des punks au fond d’un garage. Cette surprise, cette appréhension aussi, je la ressens en littérature, quand je rencontre des auteurs dont j’ai aimé les livres.

Le Cairanne Blanc de Richaud (2017), dont je parlais ici, était tombé dans mon verre au milieu de l’été. Ce blanc rhodanien, suave et poivré, était un miracle en pleine canicule. Peut-être est-ce ce contexte de dégustation, extrêmement favorable, qui a influencé mon amour débordant pour les vins de Richaud. Mais j’ai ressenti un émoi aussi vif pour leur Cairanne rouge où, derrière le Grenache, la Syrah charriait d’entêtants effluves de pin et de montagne. Ce vin dessinait sur ma langue une cartographie gustative du paysage — la Drôme sur la langue. 

Le grand jeu

À peine arrivés à Cairanne, Marcel Richaud nous tend un verre pour nous souhaiter la bienvenue (il est 10h30 du matin). Les présentations faites, on descend au caveau pour tirer un peu de nectar à même les foudres. Goûter ? Le verre est littéralement rempli de Syrah en pleine transsubstantiation mystique.    

Solaire, passionné, Marcel est immédiatement attachant, comme ses vins. On discute le coeur ouvert de tout ce qui fait l’essentiel de la vie : l’amour, le vin, la mort. Comment ne pas être subjugués par autant de bonheur, celui, très particulier, qu’apporte le travail ? Au milieu de l’entretien, dans un moment de gaieté, Marcel décide d’ouvrir une bouteille d’Estrambord de… 2000. Pour ceux qui douteraient que les vins nature puissent être de grands vins de garde, je leur souhaite de tomber un jour sur ce genre de merveille. « Estrambord, ça veut dire quoi ? ». « C’est un mot provençal qui veut veut dire au-delà des limites, au-delà de soi-même », m’explique Marcel. Ce mot étrange roule dans ma bouche en même temps que le liquide, plein de fraîcheur et de fruits.

Estrambord, estranger, en-dehors, bords, étrange, étrangeté, stranger, stranieri, hors, d’abord, or, l’or.

 

Sur les contreforts de l’Ébrescade, Marcel cueille une feuille de Syrah pour ma petite étude d’ampélographie.  

Mais.
Mais. MAIS.
Le danger, dans les vignes, c’est d’être ébloui par le soleil.
Et Marcel n’est pas seul. Il y a toujours eu des femmes dans le vin, et l’histoire du Domaine Richaud, qui remonte au début du XXe siècle, n’y fait pas exception.

Les grandes femmes derrière les grandes femmes

Claire Richaud, la fille de Marcel, est arrivée au Domaine en 2015 pour y travailler comme maître de chai. « Le vin nature n’a rien de récent : c’est la tradition ancestrale du vin qui revient depuis trente ans, et ce type d’agriculture a toujours été accompagné par les femmes » explique-t-elle. « Aujourd’hui, les hommes qui travaillent dans le vin nature sont pourvus d’une grande sensibilité, plus féminine justement ».

Marie Richaud, l’arrière-arrière-grand-mère de Claire, avait pris soin des vignes seule, suite au décès de son mari à la guerre. Elle cède les rênes à son fils Raoul, avant que le Domaine ne soit transmis à Maryse, grand-mère paternelle de Claire. « Elle faisait la cuisine tous les matins pour les vendangeurs ! ». La mère de Claire, Marie, professeure de Lettres agrégée, a occupé une place tout aussi centrale dans l’exploitation, en orientant le Domaine vers de solides décisions stratégiques et commerciales — sans compter qu’elle occupe le rôle, selon Marcel, de « pilier » de la famille. Elle disparaît trop tôt, en 2015.  

Une racine qui ne meurt jamais

Quand Claire rejoint le Domaine, elle a une idée en tête : poursuivre la tradition tout en donnant aux vins un twist bien personnel. En plus d’assurer toutes les responsabilités en vinification et d’assurer diverses tâches administratives, Claire crée une cuvée « labo » : Bulbilles. Un vin qu’elle vinifie avec son frère Thomas, dans les caves de la famille.  

Bulbilles est un vin léger et réjouissant qui annonce un tournant très neuf à la maison, reconnue pour ses rouges tanniques et ses blancs aux accents de Bourgogne. « Quand je pense à l’Ebrescade, qui est un vin très viril, tannique, masculin, je me dis que c’est la création de mes parents. Moi, je voulais garder l’esprit Richaud, mais en faire quelque chose de léger, avec de la fantaisie. » Le nom peut faire penser à un petnat’. C’est pourtant un vin tranquille (sans être sage) : « En botanique, la bulbille est un petit bulbe qui part d’une racine déjà créée et qui ne meurt jamais. » Un bien joli symbole pour celle qui, très certainement, tracera l’avenir de la maison. 

On quitte le Domaine gais comme des pinsons. C’est ça qui est fou dans le vin : quand on connaît ceux qui les font, on les aime encore plus.

Domaine Richaud
470, route de Vaison-la-Romaine
84290 CAIRANNE

Pour écouter le reportage, c’est ici :

Les Ignorants et les ignorées

En 2008, l’auteur et illustrateur Étienne Davodeau publie Lulu Femme Nue aux éditions Futuropolis. Le récit doux-amer d’une femme qui, dans la quarantaine, quitte son mari alcoolique et ses trois enfants pour s’octroyer quelques jours d’errance en bord de mer. Le récit est poignant, dur, et le personnage de Lulu rempli d’ambivalences, ce qui rend son analyse plus complexe qu’elle n’en a l’air. La violence, par exemple, occupe une place questionnable, dérangeante dans la résolution de l’intrigue. Lorsque Lulu finit par rentrer au bercail après sa parenthèse de liberté, son mari la frappe. On espère qu’elle le quitte, mais non : le couple revient sagement expliquer aux enfants que tout ceci n’était qu’une petite dispute sans conséquences, et que tout devrait finir par rentrer dans l’ordre. 

Étienne Davodeau, Lulu Femme Nue, Futuropolis, 2008, p.138.

Cette fin étonnante, inattendue, injuste, même, par rapport à l’intelligence du récit, laisse la lectrice que je suis dans un état de grande perplexité. Au fond, Lulu n’est pas si forte ; son arrachement n’était que touristique. Il n’est pas profond, et sa faiblesse de caractère déçoit. En contrepoint, il existe dans le livre des personnages féminins particulièrement forts et sensés. La fille de Lulu, Morgane, seize ans, apparaît comme un être extrêmement volontaire et construit, sur qui la moindre violence (physique, psychologique) ne peut avoir lieu : elle anticipe les coups par la parole et assène des répliques aussi sèches qu’un uppercut.

C’est donc avec ce souvenir que j’ai lu, pour la pertinence de son sujet, Les Ignorants (Futuropolis, 2011) écrit et illustré par le même auteur. Pendant un an, Étienne Davodeau observe son voisin vigneron de Rablay-sur-Layon, Richard Leroy, carnet en main. Tous deux se toisent, se suivent, se découvrent. Davodeau explorera le métier et la langue des vignerons tandis que Richard Leroy lira, sur la recommandation de son ami, des dizaines de BD, tout en suivant Davodeau dans son quotidien d’auteur. (On peut supposer que leur amitié est ancienne car une bouteille des « Noëls de Montbenault », de Richard Leroy, apparaissait déjà dans Lulu Femme Nue).

Si, au départ, tout semble les éloigner, Davodeau et Leroy réalisent que leurs métiers, et la manière de les exercer, se ressemblent : désir de solitude, de perfection et de contrôle ; nécessité du partage et de reconnaissance des pairs ; connaissances techniques poussées, travail incessant, passionnant mais difficile, etc.

Les Ignorants est devenu une BD mythique, et ce n’est pas volé. Le projet donne un résultat magnifique. Tout en noir et blanc, la narration est délicate, et à la fin du livre, on ne veut plus quitter les personnages. Davodeau et Leroy sont devenus des amis proches, et nous, lecteurs, n’avons qu’une envie : rester le plus longtemps possible avec eux. 

Néanmoins, dès le début du livre, quelque chose m’a interpellée. Où sont les femmes ? Au cours de leur année commune d’apprentissage, nos deux comparses vont faire des dizaines de rencontres. Je me suis amusée à en dresser la liste.  

Auteurs de bande dessinée apparaissant, par ordre chronologique, dans Les Ignorants

  • le narrateur, Étienne Davodeau ;
  • l’auteur et illustrateur Jean-Pierre Gibrat ;
  • Marc-Antoine Mathieu et ses « histoires en noir et blanc un peu bizarres » (sic) ;
  • Citation des dessins de Matthieu Bonhomme (p.189) ;
  • Citation des illustrations de Lorenzo Mattoti (p.189) ;
  • Citation de Juanjo Guarnido (p.192) ;
  • Nicoby, auteur (p.195) ;
  • Citation de Guibert, Lefèvre et Lemercier, pour Le Photographe (p.204) ;
  • Emmanuel Guibert (p.205 et suivantes) ;
  • Citation de Moebius (plusieurs références, dont la p.217) ;
  • Citation d’Etienne Lécroart, membre de l’OUBAPO (p. 243 et suivantes) ;
  • Robert Saléon-Terras, aujourd’hui vigneron au Domaine Les Chemins d’Orient, Creysse (p. 252 et suivantes) ;
  • Régis Lansade, aujourd’hui vigneron au Domaine Les Chemins d’Orient, Creysse (p. 252 et suivantes).

TOTAL : 13 personnages

Vignerons apparaissant, par ordre chronologique, dans Les Ignorants

  • Richard Leroy ;
  • Bruno Rochard, vigneron naturel au Domaine de Mirebeau ;
  • Jean-François Ganevat, Hameau de la Combe, Rotalier, Jura (p.224 et suivantes) ;
  • Antoine-Marie Arena, Patrimonio, Corse (p.237) ;
  • Jean-Bapiste Arena, Patrimonio, Corse (p.240) ;
  • Robert Saléon-Terras, aujourd’hui vigneron au Domaine Les Chemins d’Orient, Creysse (p. 252 et suivantes) ;
  • Régis Lansade, aujourd’hui vigneron au Domaine Les Chemins d’Orient, Creysse (p. 252 et suivantes).

TOTAL : 7 personnages

Autres personnages masculins apparaissant, par ordre chronologique, dans Les Ignorants :

  • « Patrice » (Margotin), directeur de Futuropolis (p.118) ;
  • « Alain » (David), éditeur chez Futuropolis  (p.118) ;
  • « Nick » et « Dan », respectivement importateur et géologue Anglais (p.138) ;
  • des vendangeurs non identifiés (p.170, p. 172, p.173, p.175, p. 177, p.178) ;
  • un auteur de bande-dessinée en auto-édition, sans prénom ni nom (p.192) ;
  • un serveur (p.208).

TOTAL : 10 personnages

Femmes apparaissant, par ordre chronologique, dans Les Ignorants :

  • une dame qui travaille à l’imprimerie (p.12). Sans prénom ni nom. Sa qualité n’est pas spécifiée ;
  • Évelyne, attachée de presse chez Futuropolis (p.118) ;
  • Élise, « assistante » (p.119) ;
  • Célia, maquettiste (p.119) ;
  • une serveuse sans nom ni prénom (p.123, 124, 125, 130) ;
  • des vendangeuses non identifiées (p.170, p. 172, p.173, p.175) ;
  • mention d’ « une serveuse » p. 252, sans identité, non dessinée ;
  • mention de Sophie, femme de Richard Leroy, non dessinée (p.261).

TOTAL : 8 personnages, dont aucun n’a de nom de famille.

Sur un total de 38 personnages, 8 sont des femmes, dont quatre seulement ont un prénom.

Into the Wild

Dans Les Ignorants, plusieurs scènes montrent les vignerons seuls à leur tâche, seuls dans leur chai ou dans leurs vignobles, travaillant dans la noble solitude de l’artisan, comme une projection du travail d’artiste — celui de Davodeau. Or, le travail de la terre ne fonctionne pas tout à fait de la même manière. Beaucoup de vignerons travaillent avec leurs femmes et leurs enfants et ont des employé-es, mais par une sorte d’étrange coup de baguette magique, tous ces personnages n’existent pas. Le vigneron est seul. Il ne dîne pas en famille. Il ne présente pas sa femme à son copain et encore moins sa soeur. Il est celui qui, face à la nature, domine, oriente et contrôle la terre, pour en extraire le jus le plus pur qui soit. Seul.

Ce n’est qu’à la fin du livre que l’on découvre que c’est la femme de Richard Leroy, Sophie, « qui faisait des études commercialo-viticoles » et qui avait « ouvert un magasin de vins en Allemagne » (p. 261) que Leroy, ex-banquier, a pensé un jour changer de vie (pour notre plus grand bonheur). On peut donc imaginer que « Sophie » a participé et s’active encore vivement dans les vignes. En trois clics sur les sites spécialisés, l’information se confirme : c’est bien « Sophie » qui gère, entre autres, l’administratif et les relations avec la presse. Pourtant, c’est comme si tout ce travail de l’ombre n’existait pas. Davodeau exerce un « male gaze » de la vie sociale : la lumière se porte sur les stars, pas sur l’atelier qui permet à la star d’être une star. 

Étienne Davodeau, Les Ignorants, Futoropolis, 2011, p.261.

On aurait pu penser que c’est un oubli, un choix dramaturgique, une coquetterie. Mais cette invisibilité se répète. Au cours d’une visite chez Jean-François Ganevat, Davodeau insiste sur le fait que le vigneron du Jura est fier de ne pas avoir d’adresse email. Jamais, dans le récit, il n’est fait question de la soeur de Ganevat, Anne, qui travaille avec lui depuis 1998 et a fait entrer ses chardonnays dans les grands vins de terroir. Où est Anne ? Nulle part. Jean-François Ganevat est présenté comme le génie solitaire, celui qui déteste voyager et qui adore rester isolé du reste du monde. (Et s’il n’a pas d’email, en trois clics, on découvre qu’Anne, elle, reste facilement joignable…).

Étienne Davodeau, Les Ignorants, Futoropolis, 2011, p.232.

L’invisiblisation des femmes n’est pas un détail, ni dans la profession, ni dans la vie sociale, ni dans l’espace littéraire, médiatique, artistique. Dans des lieux particulièrement masculins comme la BD et le vin, elle éclate au grand jour. Pour bien comprendre sa gravité, imaginons un projet semblable où l’on aurait inversé les genres : des femmes vont interviewer d’autres femmes, les plus illustres et douées dans leurs champs de compétences. Elles se voient, discutent, boivent un coup, s’admirent mutuellement, s’épaulent. Les hommes, eux, restent dans le coin des pièces, éventuellement à la cuisine. Lorsqu’ils apparaissent, ce sont des figures subalternes : serveurs, domestiques effacés, vendangeurs sans noms, assistants d’édition, maris-fantômes. Pendant ce temps, les femmes, elles, discutent ferme. Le fait que leurs frères, leurs maris et leurs fils fassent la comptabilité et assurent les relations avec la presse (sans oublier le ménage, la cuisine, ou vont chercher les enfants à l’école) n’a aucune importance. Pourquoi ? 

Pour que leur femme soit seule.

Pour que leur femme soit bien.

Pour que leur femme domine la vigne dans la liberté nécessaire à la compréhension du sol, des terroirs et de son expression. 

Pour que leur femme dessine jour et nuit dans un atelier sans être dérangée.

Étienne Davodeau, Les Ignorants, Futoropolis, 2011, p.213. Une image typique de l »homme seul ».

Cette invisibilité est d’autant plus étonnante qu’Étienne Davodeau a participé à de nombreux ouvrages collectifs pour la défense des opprimés, des femmes et des migrants. Tout se passe comme si, dans un contexte aussi traditionnel et ancestral que celui du vin et, accessoirement, de la bande dessinée, les réflexes patriarcaux revenaient sournoisement, sans gêne. C’est plus fort que lui. Je ne dis pas que la BD de Davodeau est dépourvue de qualités. Je pense surtout que cette idéologie, pour un artiste aussi sensible, est quasiment accidentelle. Dans Les Ignorants, le vrai problème, c’est que quelque chose de tout à fait fondamental cloche. Car qui, ici, est vraiment ignoré ?

Les meufs, mec. 

Note : Suite à la publication de cet article, une lectrice nous fait remarquer que les frères Arena, qui apparaissent à la fin de l’album, sont illustrés de nouveau de manière exclusive : nulle trace de Marie, la mère des enfants, qui a oeuvré au domaine, ou des épouses des frères. Quand on pense que leur domaine est implanté en Corse à « Patrimonio », c’est cadeau.

Sur la plupart des sites qui présentent le domaine Arena, il est question de transmission de « père en fils ». (p.239)

Note 2 : Merci à Laurent Le Coustumer, l’homme invisible, pour son aide précieuse au cours de la rédaction de cet article.

Quand la vigne saigne

C’est devenu tristement célèbre : les vignerons nature seront, à un moment de leur vie, victimes de violences. Que ce soit au moment de leur installation, lors de leurs premiers succès ou lorsqu’un article les classe plus haut que leurs confrères en conventionnel, la plupart des vignerons devront faire face à la violence. Les coups de pelle pleuvent dans les vignes et il n’est pas rare que ça se termine à l’hôpital. Les choses peuvent aller loin : la new-yorkaise Alice Feiring, grande militante de vins nature, remarquait qu’à chaque voyage en Bourgogne, elle était prise de vertiges et de vomissements qui lui faisaient penser que, peut-être, on cherchait à l’empoisonner. 

Les agressions que cette agriculture suscitent me font penser aux violences homophobes. Ce qui n’est pas « masculin » dans un corps « masculin », ce qui n’est pas « féminin » dans un corps « féminin » déclenche une répulsion si vive que certaines masculinités fragiles en viennent aux poings. On a souvent dit que les goûts de Parker étaient virilistes : il aime le steak au BBQ (mais aussi le cappuccino sucré, le sirop de fraise et le vin conventionnel). Et oui, l’agriculture conventionnelle est viriliste. Elle défonce les sols, déséquilibre les cycles naturels, utilise des énergies fossiles en pure perte, détruit tout ce qui est bon à la vie, ne complante pas, ne diversifie pas et ne ralentit jamais. Par contre elle parle fort, brasse du pognon et tape sur ceux qui ne pensent pas comme elle. 

Les vins nature, eux, dévirilisent l’approche de l’agriculture. C’est une agriculture cyclique, avec des rendements incertains. Le plus souvent, son objectif n’est pas d’engranger des marges de malade mais de vivre bien de sa terre, dans la contemplation laborieuse des jours. C’est un travail paysan plus difficile que l’agriculture conventionnelle, plus prenant et plus engageant. Il oblige à y consacrer sa vie, ses week-ends et ses (non)-vacances. Est-ce cette sortie du capitalisme qui suscite autant de haine ? Ou la peur intuitive qu’au fond, ces gars et ces filles ont raison et que bientôt, le marché basculera peut-être en leur faveur ? Quand la violence n’est pas directe, elle peut être systémique : dans les hautes sphères, on ne prêtera pas facilement à ceux qui ne dégagent pas les plus grands bénéfices. Les vignerons et les vigneronnes « nature » ont souvent la réputation (méritée et méritante) d’être adeptes de la décroissance, voire franchement anars, comme le démontrait l’excellente série Punkovino sur Arte (encore visible sur leur site).

Ceci dit, les « acteurs » du vin nature ne sont pas toujours des oies blanches. L’affaire Marc Sibard, en 2017, coupe court à tout discours angélique. On dit toujours que le monde du vin est un milieu d’hommes. Mais 40% des professionnels du vin sont des femmes ! Seulement, on ne veut pas les voir, on ne veut pas les croire. Et quand elles entrent dans le milieu, elles sont régulièrement victimes de harcèlement (et ce, en vin nature comme en agriculture conventionnelle). Il y a toujours plus petit que soi à dominer, et le vin n’encourage pas chez tous les individus les comportements les plus décents. 

« Il faut tailler la vigne avant que la sève ne commence à circuler, sous peine d’abîmer la plante et de la faire saigner. En d’autres termes, il faut veiller à ne pas tailler après le début mars », lisais-je dernièrement en cherchant le sens de cette expression. Qu’on se le tienne pour dit : quand la vigne saigne, c’est rarement bon signe.