Virginia Woolf est une fille de vignes

My great adventure is really Proust. Well – what remains to be written after that? I’m only in the first volume, and there are, I suppose, faults to be found, but I am in a state of amazement; as if a miracle were being done before my eyes. How, at last, has someone solidified what has always escaped – and made it too into this beautiful and perfectly enduring substance? One has to put the book down and gasp. The pleasure becomes physical – like sun and wine and grapes and perfect serenity and intense

vitality combined.

(Letters II, 3 oct. 1922, 566,) 

Ma grande aventure, c’est vraiment Proust. Eh bien – que reste-t-il à écrire après cela ? Je n’en suis qu’au premier tome, et il y a, je suppose, des défauts à trouver, mais je suis dans un état d’étonnement ; comme si un miracle se faisait sous mes yeux. Comment, enfin, quelqu’un a-t-il solidifié ce qui a toujours échappé – et en a fait aussi une substance aussi magnifique et parfaitement durable ? Il faut poser le livre et souffler. Le plaisir devient physique – comme le soleil, le vin et le raisin, et la sérénité parfaite et cette intense

vitalité combinée.

(Lettres II, 3 oct. 1922, 566,)

(La traduction de votre humble servante)

Merci à Marie-Dominique Garnier, professeure au département de Gender Studies à Paris VIII, de m’avoir envoyé cet extrait.

Vin et gênance

Étrangement, je reste toujours craintive face au vin. C’est un monde technique, empreint de codes qui vous échappent. Et pourtant il n’y a rien de plus simple comme produit alimentaire, vu qu’en nature, il n’est composé que d’un seul ingrédient : du raisin. Mais sa fabrication comme sa complexité aromatique laissent perplexe. Les régions, les cépages, les appellations, les techniques de vinification ou de macération —tout semble infini. Cette appréhension me fait penser à la gêne que certaines personnes ressentent à l’égard de la littérature. Quand on ne s’y connait pas à fond, parce qu’il n’y avait pas eu de livres à la maison ou qu’on n’a pas été initié simplement à la lecture, ça reste toujours difficile d’entrer dans une librairie.  

Et donc il m’arrive, chez le caviste, d’être perdue comme une analphabète dans une librairie. En vrai, ce n’est pas grave. On s’en fout. Mais parler de vin avec aisance et science est tellement associé à la haute bourgeoisie (il va sans dire que ce n’est pas mon extraction) que parfois, j’ai l’impression que c’est peine perdue. Cela ne m’empêche pas, une fois à la maison, de ressentir pour le vin une émotion pure, innocente, que j’accueille sans a priori. Mais ce confort se déploie dans le lieu le plus sûr, dans la bienveillance de la maison. Il y a d’ailleurs un paradoxe entre le bonheur simple du vin, qui égaye les plats et les soirées, et toute la science qu’il renferme, les heures aux champs qu’il nécessite, et le lent travail du temps. 

Heureusement, il existe des lieux (la plupart répertoriés, d’ailleurs, dans l’application « Raisin ») où il est possible de déguster des vins nature en toute décontraction. Un de mes lieux préférés pour le faire se trouve à Paris, dans le 20e arrondissement, sur les collines du Jourdain : le bar s’appelle « Dix Visions de la Joie ». La déco années 1950 peut surprendre, mais la musique, l’ambiance et le swag geek-sexy des serveurs permettent de découvrir des références inconnues au bataillon, tout en écoutant de la cold wave à tue-tête. Le paradis ? Un peu. 

Dix Visions de la joie
80 Rue des Rigoles, 75020 Paris