Les accords mets & vins tuent un bébé chat chaque minute dans le monde

J’avais préparé un dîner de fête. Il y avait du gaspacho vert, une pissaladière, une salade de fenouil, du poisson au lait de coco et des fraises. « Qu’est-ce qu’on boit avec ça ? ». La question rituelle. Le sommelier qui sommeille en chacun de nous (si vous lisez ce blog, j’imagine que vous avez un intérêt quelconque pour ces breuvages) se dit : du blanc. Bah oui. Y’a des légumes, du poisson, c’est léger. Un blanc bien frais. J’avais un souvenir solide des Sorbiers, du Domaine des Chênes, avec son nez provençal de pignons de pin, d’huile d’olive et de papier. En bouche, il développait d’étonnants goûts de blé, de lin et de tournesol, équilibrés par la pêche blanche et la farine. C’était tout trouvé. Et puis j’ai eu un sursaut, une sorte de grand réveil.

Non mais.

Faut arrêter.

Pourquoi s’acharne-t-on à penser que les vins trop tanniques pourraient ensevelir le goût des mets ? D’où on ne pourrait pas boire du vin rouge avec les huîtres ou du vin blanc avec un curry ? Avant macération pelliculaire, l’essentiel des raisins noirs ont un jus parfaitement blanc… La binarité de genre entre le « rouge » et le « blanc » et leur ami LGBT « rosé » devrait se calmer le pompon sur cette séparation du monde. Il existe des blancs bien plus charpentés pour supporter un poisson spicy qu’un rouge fragile qui tient à peine sur des pâtes au beurre. Et donc oui, même dans le vin, il faut sortir des clichés autour des identités de genre.

J’aime le trouble. J’aime les filles en chemises d’homme et les garçons qui tremblent. En cuisine, il faut chérir ces troubles. C’est avec les contrastes acides/doux, amer/salé, que l’on vient exciter la totalité de la bouche. La littérature fonctionne de la même manière. Ce sont les carambolages esthétiques qui font la poésie, et je déteste les assemblages téléphonés et les métaphores faciles. Pour le vin, c’est pareil. On a donc décidé d’ouvrir un truc opposé au Domaine des Chênes, avec un Clos Sénéchal de Catherine & Pierre Breton. OK, c’était pas très fair-play : avec 100% de Cabernet Franc, je savais que l’on partait pour un bon moment en orbite autour de la planète bonheur. Le bouchon a sauté, on a dîné, et c’était un peu la gay pride dans la salle à dîner.

Comment dire la beauté, le raffinement infini de ce vin ? À chaque gorgée se soulevaient des parfums de feuilles, de résine et d’estragon. Au nez, le poivron vert s’ouvrait sur une odeur de sable et de cailloux mouillés – un pique-nique en forêt. En bouche, on trouvait à la fois la tomate et la cerise, le piment  jalapeño, la gelée de cassis et la rose. C’était beau et, à la fin, on a dansé. 

C’est quoi ton cépage-totem ?

J’ai découvert que les vins que je chérissais le plus, avant même de lire leur étiquette, contenaient systématiquement du Cabernet Franc. La première fois, c’était dans un Chinon « Beaumont » de Catherine & Pierre Breton, ouvert en fin de soirée chez des amis. Ce fut un tremblement de terre. C’était comme si des poivrons verts, mûrs et croquants, s’étaient retrouvés directement dans mon verre. J’ai cherché, par la suite, à détecter le poivron dans tout ce que je buvais pour me la péter en disant : « Cabernet Franc ! ». Évidemment, c’était plus complexe que cela. On trouve du Cabernet Franc dans des vins aux parfums de noisette, de roses, de violettes ou de fruits rouges. Le cépage ne fait pas tout, mais il dit beaucoup de vous (Robert Parker déteste le Cabernet Franc, par exemple). J’ai une familiarité avec ce cépage parce que je viens du froid ; il pousse au Canada en toute sérénité. Mais on n’est pas fait d’un seul bloc, et il m’arrive d’avoir des moments torrides avec le Gamay ou le Grenache — j’aime trop le poivre et l’acidité pour m’en passer.  

J’ai joué au petit jeu des cépages-totems avec ceux qui, autour de moi, aiment boire (100% de mon entourage).  Je trouve courageux ceux qui répondent par des cépages très répandus, car ils en connaissent la profondeur ; la rareté d’un cépage ne garantit pas qu’il puisse s’exprimer aussi richement qu’une Syrah… Mais j’ai souvent pensé que si quelqu’un répondait « Chenin », un cépage qui donne des vins intellectuels et délicats, aux goûts d’écorces de fruits jaunes et de desserts, il deviendrait mon prince charmant. Une pantoufle de vair, dans un autre genre de palais.    

Certains cépages, pourtant, provoquent le contraire : une répulsion automatique. J’ai ce genre de problème avec le Viognier. C’est une aversion tellement nette, tellement affirmée que, même lorsqu’une cuvée n’en contient qu’un petit pourcentage, je le détecte immédiatement. Avec le temps, il m’est devenu plus facile de détecter un cépage honni qu’un cépage aimé. Comment l’expliquer ? On associe toujours le Viognier à des vins « floraux », au nez de fleurs blanches. Je trouve cette association beaucoup trop floue. La pivoine blanche n’a pas le même parfum que la marguerite ou le muguet ! Pour être plus précise, ce n’est pas la « fleur blanche » qui me dérange mais une puissante odeur de pollen, que l’on retrouve dans le miel non pasteurisé. Le miel est bon au goût, mais son odeur peut être âpre, poussiéreuse et amère. Le Viognier serait mon cépage-poison, le double négatif du Cabernet Franc. Le pire, le plus hypocrite, c’est qu’il vous trompe visuellement, avec sa solarité étincelante. J’imagine que ça aussi, ça en dit long sur soi. 

Quand la vigne saigne

C’est devenu tristement célèbre : les vignerons nature seront, à un moment de leur vie, victimes de violences. Que ce soit au moment de leur installation, lors de leurs premiers succès ou lorsqu’un article les classe plus haut que leurs confrères en conventionnel, la plupart des vignerons devront faire face à la violence. Les coups de pelle pleuvent dans les vignes et il n’est pas rare que ça se termine à l’hôpital. Les choses peuvent aller loin : la new-yorkaise Alice Feiring, grande militante de vins nature, remarquait qu’à chaque voyage en Bourgogne, elle était prise de vertiges et de vomissements qui lui faisaient penser que, peut-être, on cherchait à l’empoisonner. 

Les agressions que cette agriculture suscitent me font penser aux violences homophobes. Ce qui n’est pas « masculin » dans un corps « masculin », ce qui n’est pas « féminin » dans un corps « féminin » déclenche une répulsion si vive que certaines masculinités fragiles en viennent aux poings. On a souvent dit que les goûts de Parker étaient virilistes : il aime le steak au BBQ (mais aussi le cappuccino sucré, le sirop de fraise et le vin conventionnel). Et oui, l’agriculture conventionnelle est viriliste. Elle défonce les sols, déséquilibre les cycles naturels, utilise des énergies fossiles en pure perte, détruit tout ce qui est bon à la vie, ne complante pas, ne diversifie pas et ne ralentit jamais. Par contre elle parle fort, brasse du pognon et tape sur ceux qui ne pensent pas comme elle. 

Les vins nature, eux, dévirilisent l’approche de l’agriculture. C’est une agriculture cyclique, avec des rendements incertains. Le plus souvent, son objectif n’est pas d’engranger des marges de malade mais de vivre bien de sa terre, dans la contemplation laborieuse des jours. C’est un travail paysan plus difficile que l’agriculture conventionnelle, plus prenant et plus engageant. Il oblige à y consacrer sa vie, ses week-ends et ses (non)-vacances. Est-ce cette sortie du capitalisme qui suscite autant de haine ? Ou la peur intuitive qu’au fond, ces gars et ces filles ont raison et que bientôt, le marché basculera peut-être en leur faveur ? Quand la violence n’est pas directe, elle peut être systémique : dans les hautes sphères, on ne prêtera pas facilement à ceux qui ne dégagent pas les plus grands bénéfices. Les vignerons et les vigneronnes « nature » ont souvent la réputation (méritée et méritante) d’être adeptes de la décroissance, voire franchement anars, comme le démontrait l’excellente série Punkovino sur Arte (encore visible sur leur site).

Ceci dit, les « acteurs » du vin nature ne sont pas toujours des oies blanches. L’affaire Marc Sibard, en 2017, coupe court à tout discours angélique. On dit toujours que le monde du vin est un milieu d’hommes. Mais 40% des professionnels du vin sont des femmes ! Seulement, on ne veut pas les voir, on ne veut pas les croire. Et quand elles entrent dans le milieu, elles sont régulièrement victimes de harcèlement (et ce, en vin nature comme en agriculture conventionnelle). Il y a toujours plus petit que soi à dominer, et le vin n’encourage pas chez tous les individus les comportements les plus décents. 

« Il faut tailler la vigne avant que la sève ne commence à circuler, sous peine d’abîmer la plante et de la faire saigner. En d’autres termes, il faut veiller à ne pas tailler après le début mars », lisais-je dernièrement en cherchant le sens de cette expression. Qu’on se le tienne pour dit : quand la vigne saigne, c’est rarement bon signe.  

La première fois

Il y a toujours ce moment où les choses basculent. Elles ne peuvent plus se poursuivre dans leur ordre attendu. La logique du monde se détraque, il n’y a plus de suite possible. On ne peut plus. 

Les amateurs de vin nature chérissent leur « première fois ». Il y a eu un vin, un cépage, une goutte qui les a fait tomber. C’est le moment zéro. Pour Alice Feiring, la critique new-yorkaise de vins nature, ce fut un inoubliable Barolo au goût de pétale de roses, comme elle l’écrit dans La Bataille du vin et de l’amour (Jean-Paul Rocher Éditeur, 2010). À cette époque où elle buvait du manischewitz mélangé à l’eau gazeuse, le choc n’en fut que plus grand. Cette émotion, ce moment où le vin vous change, a déterminé le reste de sa vie non seulement œnologique, mais professionnelle. Pendant des années, Feiring a cherché partout en Italie et dans le monde à percer le mystère de ces tanins mystérieux qui charriaient à la fois la douceur des fleurs et celle, plus obscure, du gravier, du goudron et du thé. Longtemps, elle a voulu comprendre pourquoi ce vin l’avait transfigurée, et pas un autre. L’émotion du Barolo lui avait tout donné : le goût de l’écriture, la quête d’une rencontre avec soi, et un métier pour lequel elle est devenue, avec Jancis Robinson, l’une des références œnophiles les plus pointues.  

J’ai eu aussi mon épiphanie. Je traversais, depuis quelques mois déjà, un long moment triste. L’orage ne passait pas. J’attendais qu’un chagrin se tasse, mais il revenait toujours, en grondant. 

J’ai toujours aimé le vin, sans prétendre m’y connaître. Il y avait les « bons » cépages, les « bonnes régions ». Je me reposais, la plupart du temps, sur des souvenirs rassurants : la Bourgogne et la Loire, pour faire vite. Je ne comprenais rien au charabia des sommeliers. J’avais eu, pourtant, de belles rencontres : Jean-Claude Rateau, en Bourgogne, m’avait fait vivre de grands moments. Catherine & Pierre Breton, dans la Loire, avec leurs vins d’une élégance rubiconde, rendaient le reste du monde vulgaire et laid. Et Hervé Souhaut aussi, en Ardèche. Mais pour être parfaitement honnête, je ne trouvais pas dans le vin ce que d’autres y trouvent de mystique et de fou.

Il pleuvait ce soir-là. Rien, dans le monde terrestre, ne venait à bout de ma douleur — et quelque chose me disait que le chercher dans l’alcool n’était pas la meilleure chose à faire (mais contrairement au discours new age dominant, on ne cherche pas toujours à se faire du bien.) Je revois l’étiquette, jaune-orangée, du Domaine des frères Rémy et Vincent Gross. Je m’attends à un truc bon, sans plus. Je débouche la bouteille. Le vin glisse dans le verre, j’y mets le nez, je ferme les yeux. Et ça se passe.  

Ce vin me ramenait à quelque chose d’ancien chez moi, non seulement dans le temps, mais dans mon corps. Il me rappelait ce que j’étais : un animal en manque de forêt. Il me disait que j’avais besoin de vent, d’arbres et de ciels. En ville, on a tendance à l’oublier. Les premières sensations de ce vin n’étaient pas si agréables : au nez, je respirais surtout la croûte du cantal. Puis est montée, du fond des souvenirs, la mousse sur les ronces, le froid des murs d’église, l’humidité des pierres. C’était du Pinot Noir alsacien et c’était un vin froid, terrible. Une cave la nuit. En bouche (je ne peux m’empêcher de sourire en pensant à  l’expression « toucher de bouche », tant son érotisme est manifeste) c’était plus festif et vif : la framboise version vinaigrette poivrée. Une figue, enfin, arrivait de loin, avec la cerise de mai sur la branche.  

D’une certaine manière, ce vin m’a guérie. Mes sens, atrophiés par la mélancolie, s’étaient soudainement réveillés. J’étais de nouveau avide de vie, rien que pour retrouver ça : la nature dans sa diversité bouleversante. Mais les vins nature sont imprévisibles. Je m’étais contentée raisonnablement d’un seul verre pour en prolonger le plaisir le lendemain. Vingt-quatre heures plus tard, l’émotion avait disparu : le vin n’avait pas tenu la nuit. Peut-être avait-il pris chaud dans ma cuisine, car il s’était comme essoufflé. Il avait perdu toute son audace et avait pris un goût de chewing-gum insupportable. J’étais étonnée qu’un vin de si haute tenue la veille ait pu se fatiguer si vite. 

Comme les gens, ces vins changent. Certains jours, ils sont agréables ; le lendemain, ils peuvent être exécrables. Certains sont puissants de sympathie, d’autres sentent mauvais mais ont beaucoup à donner. La plupart sont tellement bien faits qu’ils restent stables plusieurs jours après leur ouverture, mais celui-ci était fragile, et j’aime la fragilité. Ce vin s’était exprimé à la perfection à un instant t, un jour donné. C’était la veille que la transsubstantiation avait eu lieu, et pas le lendemain. Ce que nous pensons aimer n’est jamais tout à fait fixé ; le vin en est sa preuve mouvante. 

Je découvrais en même temps que ce que j’estimais comme les « discours » autour du vin, toujours un peu obscurs, voire un peu snob et ridicules étaient en réalité une forme de poésie abstraite que j’allais apprendre à maîtriser. Si des images d’église me venaient en buvant, ou encore le goût de pétales d’aubépines trempées dans le lait, ou du rouge à lèvres Chanel mélangé à la salive, c’est bien qu’il y a une dimension, secrète et poétique, qui me résistait avant, et que je ne m’autorisais pas à voir. Je suis écrivaine. Je passe ma vie à lire et à écrire. Pourquoi ne pas utiliser les outils de la littérature pour « lire » le vin, c’est-à-dire, l’interpréter ? 

Dans le vin, le corps sait avant le langage. Il est le premier à détecter le miel, la cendre ou les fruits confits. C’est en puisant dans un lexique sensoriel qu’on en arrive aux images. Lire et boire du vin : même chose. La littérature est vivante dès lors qu’elle est lue, commentée et réinterprétée. Les vins sont « vivants » dès lors qu’ils continuent à vivre, à évoluer en bouteilles et à être dégustés par des amateurs attentifs. Avec le vin nature, j’allais retourner à la nature, justement. Et parce que la vie est bien faite, j’ai été amenée à quitter la ville et à poser mes valises dans la Drôme, où poussent, en totale harmonie, les vignes, les lavandes, les oliviers, les chênes truffiers, les amandes et les fruits. Quelques mois plus tard, la petite Pruine était née.