Sex, wine & clopes

J’ai une méthode peu orthodoxe de dégustation. Je le fais dans une pièce à part, les yeux fermés, comme pour faire une prière. Je grume discrètement, car je trouve le bruit inélégant. Stylo à la main, je note sans discontinuer dans le même cahier que j’utilise pour mes romans. Mais surtout, je fume en même temps. En fumant, étrangement, les arômes se concentrent et se révèlent. C’est difficile à croire, mais je ne suis pas la seule. 

La plupart des vignerons fument. Beaucoup de journalistes qui écrivent sur le vin fument. Il m’est déjà arrivé de demander à des sommeliers un accord vin et clope ; ils  finissaient toujours par trouver.  En fin de service, il n’est pas rare de discuter dehors, avec les restaurateurs et les sommeliers, autour d’une cigarette bien méritée. Le tabac fait partie de leur univers gustatif et olfactif. Il a sans doute cramé un maximum de leurs papilles, et pourtant ces gars et ces filles réussissent à composer des vins magnifiques ou des plats parfaitement relevés. Contrairement à ce que l’on pourrait croire instinctivement, ces goûts s’accordent car c’est le vin qui s’adapte à la bouche.  

Néanmoins, on ne peut passer sous silence le paradoxe entre défendre et aimer les vins nature, avec toute la rigueur qu’ils exigent pour tenir leur dénomination, et le fait de consommer en une minute la source la plus concentrée d’intrants toxiques qui soit. Comment expliquer cette dissonance cognitive ? Cela me fait penser aux obsédés du yoga et de l’agriculture biologique qui sniffent de la coke du jeudi au dimanche (on en connaît).  

J’ai toujours pensé que pour éviter l’asile, il fallait accueillir dans sa vie, tous les jours et le mieux possible, la mort, la destruction et le danger. Que ce mince fil avec la mort (j’ai trop bu, j’ai trop fumé, je me couche trop tard, je ne fais pas de sport, je me détruis, je me ruine la santé) faisait le vrai jeu du vin. On boit aussi parce que c’est dangereux. Cela fait partie du plaisir. Il y a une part sombre et exquise dans ce que peut amener le vin, un érotisme sourd. Sa suavité appelle le lit, et le vin est un puissant révélateur sexuel. Il n’est pas rare qu’un vin nature sente la transpiration humaine, les fluides corporels ou l’animal en chaleur. Je me demande si ce n’est pas aussi pour cela qu’il dérange et provoque parfois une certaine aversion puritaine.  

C’est donc en fumant que j’ai découvert un Bordeaux au nom minimal, « LB 2011…», pour La Brande : un beau Merlot cultivé en nature. Derrière des notes attendues de bois de chêne se trouvait une odeur d’eau, celle du vase des fleurs. Il y avait bien d’autres choses, comme la courgette ou l’aubergine cuite, mais une image me restait en tête : celle de nénuphars croupissant dans les marais. Cette matière aqueuse, très légèrement moisie, n’avait pourtant rien de repoussant. C’est en bouche que j’ai compris : ce vin était un bouquet de Saint-Valentin. Les roses rouges et le cacao pur en faisaient une offrande votive à Cupidon. L’image serait restée kitsch si ce vin ne gardait pas cette sensation d’automne, quand les lombrics sortent de terre après la pluie et qu’ils ne décomposent, comme souvent l’amour, les choses pour mieux les transformer. Il y avait bien dans ce vin une part inquiétante qui le rendait mystérieux et excitant ; il contenait à la fois la nouveauté et la menace de sa disparition. C’était complexe ; ça valait le coup. Une vraie histoire d’amour. 

La première fois

Il y a toujours ce moment où les choses basculent. Elles ne peuvent plus se poursuivre dans leur ordre attendu. La logique du monde se détraque, il n’y a plus de suite possible. On ne peut plus. 

Les amateurs de vin nature chérissent leur « première fois ». Il y a eu un vin, un cépage, une goutte qui les a fait tomber. C’est le moment zéro. Pour Alice Feiring, la critique new-yorkaise de vins nature, ce fut un inoubliable Barolo au goût de pétale de roses, comme elle l’écrit dans La Bataille du vin et de l’amour (Jean-Paul Rocher Éditeur, 2010). À cette époque où elle buvait du manischewitz mélangé à l’eau gazeuse, le choc n’en fut que plus grand. Cette émotion, ce moment où le vin vous change, a déterminé le reste de sa vie non seulement œnologique, mais professionnelle. Pendant des années, Feiring a cherché partout en Italie et dans le monde à percer le mystère de ces tanins mystérieux qui charriaient à la fois la douceur des fleurs et celle, plus obscure, du gravier, du goudron et du thé. Longtemps, elle a voulu comprendre pourquoi ce vin l’avait transfigurée, et pas un autre. L’émotion du Barolo lui avait tout donné : le goût de l’écriture, la quête d’une rencontre avec soi, et un métier pour lequel elle est devenue, avec Jancis Robinson, l’une des références œnophiles les plus pointues.  

J’ai eu aussi mon épiphanie. Je traversais, depuis quelques mois déjà, un long moment triste. L’orage ne passait pas. J’attendais qu’un chagrin se tasse, mais il revenait toujours, en grondant. 

J’ai toujours aimé le vin, sans prétendre m’y connaître. Il y avait les « bons » cépages, les « bonnes régions ». Je me reposais, la plupart du temps, sur des souvenirs rassurants : la Bourgogne et la Loire, pour faire vite. Je ne comprenais rien au charabia des sommeliers. J’avais eu, pourtant, de belles rencontres : Jean-Claude Rateau, en Bourgogne, m’avait fait vivre de grands moments. Catherine & Pierre Breton, dans la Loire, avec leurs vins d’une élégance rubiconde, rendaient le reste du monde vulgaire et laid. Et Hervé Souhaut aussi, en Ardèche. Mais pour être parfaitement honnête, je ne trouvais pas dans le vin ce que d’autres y trouvent de mystique et de fou.

Il pleuvait ce soir-là. Rien, dans le monde terrestre, ne venait à bout de ma douleur — et quelque chose me disait que le chercher dans l’alcool n’était pas la meilleure chose à faire (mais contrairement au discours new age dominant, on ne cherche pas toujours à se faire du bien.) Je revois l’étiquette, jaune-orangée, du Domaine des frères Rémy et Vincent Gross. Je m’attends à un truc bon, sans plus. Je débouche la bouteille. Le vin glisse dans le verre, j’y mets le nez, je ferme les yeux. Et ça se passe.  

Ce vin me ramenait à quelque chose d’ancien chez moi, non seulement dans le temps, mais dans mon corps. Il me rappelait ce que j’étais : un animal en manque de forêt. Il me disait que j’avais besoin de vent, d’arbres et de ciels. En ville, on a tendance à l’oublier. Les premières sensations de ce vin n’étaient pas si agréables : au nez, je respirais surtout la croûte du cantal. Puis est montée, du fond des souvenirs, la mousse sur les ronces, le froid des murs d’église, l’humidité des pierres. C’était du Pinot Noir alsacien et c’était un vin froid, terrible. Une cave la nuit. En bouche (je ne peux m’empêcher de sourire en pensant à  l’expression « toucher de bouche », tant son érotisme est manifeste) c’était plus festif et vif : la framboise version vinaigrette poivrée. Une figue, enfin, arrivait de loin, avec la cerise de mai sur la branche.  

D’une certaine manière, ce vin m’a guérie. Mes sens, atrophiés par la mélancolie, s’étaient soudainement réveillés. J’étais de nouveau avide de vie, rien que pour retrouver ça : la nature dans sa diversité bouleversante. Mais les vins nature sont imprévisibles. Je m’étais contentée raisonnablement d’un seul verre pour en prolonger le plaisir le lendemain. Vingt-quatre heures plus tard, l’émotion avait disparu : le vin n’avait pas tenu la nuit. Peut-être avait-il pris chaud dans ma cuisine, car il s’était comme essoufflé. Il avait perdu toute son audace et avait pris un goût de chewing-gum insupportable. J’étais étonnée qu’un vin de si haute tenue la veille ait pu se fatiguer si vite. 

Comme les gens, ces vins changent. Certains jours, ils sont agréables ; le lendemain, ils peuvent être exécrables. Certains sont puissants de sympathie, d’autres sentent mauvais mais ont beaucoup à donner. La plupart sont tellement bien faits qu’ils restent stables plusieurs jours après leur ouverture, mais celui-ci était fragile, et j’aime la fragilité. Ce vin s’était exprimé à la perfection à un instant t, un jour donné. C’était la veille que la transsubstantiation avait eu lieu, et pas le lendemain. Ce que nous pensons aimer n’est jamais tout à fait fixé ; le vin en est sa preuve mouvante. 

Je découvrais en même temps que ce que j’estimais comme les « discours » autour du vin, toujours un peu obscurs, voire un peu snob et ridicules étaient en réalité une forme de poésie abstraite que j’allais apprendre à maîtriser. Si des images d’église me venaient en buvant, ou encore le goût de pétales d’aubépines trempées dans le lait, ou du rouge à lèvres Chanel mélangé à la salive, c’est bien qu’il y a une dimension, secrète et poétique, qui me résistait avant, et que je ne m’autorisais pas à voir. Je suis écrivaine. Je passe ma vie à lire et à écrire. Pourquoi ne pas utiliser les outils de la littérature pour « lire » le vin, c’est-à-dire, l’interpréter ? 

Dans le vin, le corps sait avant le langage. Il est le premier à détecter le miel, la cendre ou les fruits confits. C’est en puisant dans un lexique sensoriel qu’on en arrive aux images. Lire et boire du vin : même chose. La littérature est vivante dès lors qu’elle est lue, commentée et réinterprétée. Les vins sont « vivants » dès lors qu’ils continuent à vivre, à évoluer en bouteilles et à être dégustés par des amateurs attentifs. Avec le vin nature, j’allais retourner à la nature, justement. Et parce que la vie est bien faite, j’ai été amenée à quitter la ville et à poser mes valises dans la Drôme, où poussent, en totale harmonie, les vignes, les lavandes, les oliviers, les chênes truffiers, les amandes et les fruits. Quelques mois plus tard, la petite Pruine était née.