Les canons du canon

Quand je suis entrée en faculté de Lettres, une des épreuves d’écrémage consistait à lire, en moins de dix mois, une liste de cent « classiques » et à en faire des fiches détaillées. Cette ascèse permettait de mettre la classe à niveau et, peut-être, de décourager les plus incertains. À l’issue de ces dix mois, le véritable travail universitaire pouvait commencer. La liste des « classiques » était pré-déterminée par un canon historique, tutélaire, que l’on peut grossièrement appeler la bibliothèque idéale. Y figuraient, entre autres, François Villon, Rabelais, Proust, Stendhal, Balzac, Rimbaud et des dizaines d’autres. Sans surprise, certains siècles (17e, 19e) étaient plus représentés que d’autres (18e, 20e). Les auteurs libertins ou libertaires, et beaucoup d’autrices, étaient marginalisées.  

Quand on est plongé dans un parcours académique, cette liste ne se remet pas en cause. Il y a quelque chose de rassurant et d’enfermant dans l’idée du canon. La question du plaisir de la lecture est refoulé. L’idée n’est pas de lire pour en jouir mais de lire parce qu’il faut s’instruire, connaître, et emmagasiner suffisamment de références pour s’armer convenablement. Ces oeuvres sont incontestablement des chefs-d’oeuvre (encore faudrait-il en définir les critères : longévité ? esthétique ? inventions stylistiques ? imposition d’un « mouvement » ? nouveau formalisme ?). Je ne dis pas qu’il ne faille pas lire le canon. C’est un cadre référentiel incontournable ; il trace une ligne historique et apporte, quoiqu’on en dise, beaucoup de plaisir. S’en affranchir, ensuite, nécessite seulement un peu de saine désobéissance.    

Je me suis demandé s’il n’y avait pas l’équivalent dans le vin. Une liste de chefs-d’oeuvres incontournables qu’il fallait connaître et goûter pour avoir un référentiel précis, et ajuster son goût en fonction de ce que l’on considère intimement (mais aussi socialement) comme « parfait ». 

Quelques fiches de dégustation.

Cette histoire de « canon » du vin a, par rapport aux arts classiques, une différence notable : si la littérature est figée sur son papier de toute éternité, les vins, eux, évoluent sans cesse (et encore plus les vins naturels !). Une bouteille x ne ressemblera pas à sa soeur jumelle ; les années et les contextes de dégustation brouillent les pistes. Alors, peut-on « fixer » un canon des canons ? Quels seraient les critères qui dégageraient ces vins des autres ? Leur ancienneté ? Leur style repérable ? Leur autorité ? Leur élégance ?

« Un chef-d’œuvre est une œuvre accomplie en son genre. Ce terme est habituellement utilisé dans le domaine des arts, pour souligner la perfection de l’œuvre, issue de la maîtrise de l’artisan ou de l’artiste et souvent couplée à une imagination remarquable. »

Les canons du vin

J’ai retrouvé dans mes fiches de dégustation quelques références qui me sont apparues comme des « chefs-d’oeuvre ». C’est un classement difficile à faire car je n’ai évidemment pas goûté tous les vins de la Terre et que je continue à découvrir de nouvelles choses. Mais ceux-là occupent une place particulière. Et parce que les grands vins me font penser aux grands livres, j’y adjoint des extraits d’oeuvres littéraires comme une archive sensorielle. J’espère y ajouter, au fil du temps, de nombreuses autres références.

Lieu-dit L’Éternité 

Domaine Gramenon 2017
Contre-couleur
AOP Côtes-du-rhône
(100% Grenache)

C’est un vin rempli de silence, à la couleur sombre, inquiétante et veloutée. Dans un panier où l’on aurait déposé des caramels, des pruneaux et des tranches de brioche se cachent des roses, des cerises et des champignons. « I have not told my garden yet » écrit la poète américaine Emily Dickinson dans son recueil posthume Lieu-dit L’Éternité. Elle n’a pas encore dit à son jardin qu’elle va mourir, alors elle écrit un poème pour lui dire adieu : 

« I have not quite the strength now / To break it to the bee ».
(Je n’ai pas encore la force à présent / De l’annoncer à l’Abeille —
).
Emily Dickinson, Lieu-dit L’Éternité

Oh, Emily.

Peut-être aurais-tu aimé autant que moi ces beaux tanins encore verts, ces pruneaux et cette cendre de cheminée, celle de la veille ? Quand, dans la folie des flammes, les visages avaient creusé leur beauté ?

 L’amour des commencements 

Domaine Richaud
Cairanne 2017
Côtes-du-rhône
(Clairette, Bourboulenc, Roussanne, Viognier, Grenache B, Marsanne)

Je lève le verre d’or au nez de miel, de poires et de noisettes roulées dans le beurre. L’assemblage est un bouquet de jeune mariée. Clairette, Bourboulenc, Roussanne, Viognier, Grenache blanc et Marsanne. En bouche, c’est une huile de noix et de fleurs qui glisse sur les joues et les dents, et se termine sous la langue. La finale poivrée reste longtemps en tête ; c’est l’amour des commencements.  

« D’où nous vient l’amour des commencements sinon du commencement de l’amour ? De celui qui sera sans suite et par là sans fin. » 
J.-B. Pontalis, L’amour des commencements   

Le bel été

Amphibolite 2018
Jo Landron
Domaine de la Louveterie
AOP Muscadet-Sèvre-et-Maine
(100% Melon de bourgogne)

Avant, le muscadet, c’était le vin lambda que l’on buvait pour accompagner les huîtres, sur des terrasses inconfortables avec des gens sympathiques. Et puis, un jour, il y a eu ça. En mettant le nez dans le verre, j’ai ouvert la fenêtre sur la chambre endormie. À cette fraîcheur se mêlait celle de la maison fermée. En bouche, c’était une explosion iodée de salicornes, d’embruns et de sel, avec du citron. J’aimais sa couleur aussi ; un beau jaune soleil, avec un léger trouble. 

« A quei tempi era sempre festa. Bastava uscire di casa e traversare la strada, per diventare come matte, e tutto era così bello, specialmente di notte, che tornando stanche morte speravano ancora che qualcosa succedesse… »
Cesare Pavese, La bella estate

Poèmes 

Dard & Ribo
C’est le printemps
Crozes-Hermitage 2019
(100% Syrah)

Des groseilles et des framboises mangées avec les doigts, cueillies à la main, dans les ronces. Un éclat de rire. Quelqu’un respire un petit bouquet de violettes. Moi, je sens le poivre fraîchement moulu et le pin, l’eucalyptus, l’estragon et le camphre. La bouche est une pure minéralité d’eau de roche – j’ai pensé à la rivière, l’été, quand ma fille crie dans l’eau glaciale. 

Parfois, quand je suis témoin du bonheur des gens, ceux qui n’ont pas perdu beaucoup, ceux qui ont réussi leur vie de famille, ceux qui sont heureux en ménage, je ressens une mélancolie atroce, comme si se dressait devant mes yeux l’évidente froideur de l’injustice. Ce vin me fait sourire et me rend triste ; il est l’expression même d’une joie en fuite ; qui n’est pas la mienne ; qui est fugace ; qui est autre ; celle qui m’échappe et que toujours encore, je regarde de loin.  

« Eppure ti amavo città di carne
Della mia infanzia perché per me eri
Insieme meraviglia e sofferenza. »

Nella Nobili, Poèmes

C’est quoi ton cépage-totem ?

J’ai découvert que les vins que je chérissais le plus, avant même de lire leur étiquette, contenaient systématiquement du Cabernet Franc. La première fois, c’était dans un Chinon « Beaumont » de Catherine & Pierre Breton, ouvert en fin de soirée chez des amis. Ce fut un tremblement de terre. C’était comme si des poivrons verts, mûrs et croquants, s’étaient retrouvés directement dans mon verre. J’ai cherché, par la suite, à détecter le poivron dans tout ce que je buvais pour me la péter en disant : « Cabernet Franc ! ». Évidemment, c’était plus complexe que cela. On trouve du Cabernet Franc dans des vins aux parfums de noisette, de roses, de violettes ou de fruits rouges. Le cépage ne fait pas tout, mais il dit beaucoup de vous (Robert Parker déteste le Cabernet Franc, par exemple). J’ai une familiarité avec ce cépage parce que je viens du froid ; il pousse au Canada en toute sérénité. Mais on n’est pas fait d’un seul bloc, et il m’arrive d’avoir des moments torrides avec le Gamay ou le Grenache — j’aime trop le poivre et l’acidité pour m’en passer.  

J’ai joué au petit jeu des cépages-totems avec ceux qui, autour de moi, aiment boire (100% de mon entourage).  Je trouve courageux ceux qui répondent par des cépages très répandus, car ils en connaissent la profondeur ; la rareté d’un cépage ne garantit pas qu’il puisse s’exprimer aussi richement qu’une Syrah… Mais j’ai souvent pensé que si quelqu’un répondait « Chenin », un cépage qui donne des vins intellectuels et délicats, aux goûts d’écorces de fruits jaunes et de desserts, il deviendrait mon prince charmant. Une pantoufle de vair, dans un autre genre de palais.    

Certains cépages, pourtant, provoquent le contraire : une répulsion automatique. J’ai ce genre de problème avec le Viognier. C’est une aversion tellement nette, tellement affirmée que, même lorsqu’une cuvée n’en contient qu’un petit pourcentage, je le détecte immédiatement. Avec le temps, il m’est devenu plus facile de détecter un cépage honni qu’un cépage aimé. Comment l’expliquer ? On associe toujours le Viognier à des vins « floraux », au nez de fleurs blanches. Je trouve cette association beaucoup trop floue. La pivoine blanche n’a pas le même parfum que la marguerite ou le muguet ! Pour être plus précise, ce n’est pas la « fleur blanche » qui me dérange mais une puissante odeur de pollen, que l’on retrouve dans le miel non pasteurisé. Le miel est bon au goût, mais son odeur peut être âpre, poussiéreuse et amère. Le Viognier serait mon cépage-poison, le double négatif du Cabernet Franc. Le pire, le plus hypocrite, c’est qu’il vous trompe visuellement, avec sa solarité étincelante. J’imagine que ça aussi, ça en dit long sur soi.